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IKEDA - M. René Simard, jusqu’à tout récemment recteur de l’Université de Montréal, fait mondialement autorité dans les domaines de la physiologie et de la biologie cellulaire pour son travail de chercheur sur le cancer et en particulier comme pionnier de la recherche sur les antimétabolites et les agents anticancéreux. M. Bourgeault est professeur de biologique et de pédagogie. Leurs champs de recherche seront des centres d’intérêt au XXIe siècle. Je leur suis reconnaissant de partager ici leur savoir et leur expérience de sorte que vous, lecteurs, et moi-même puissions approfondir notre intelligence des quatre souffrances universelles que sont « la naissance, la vieillesse, la maladie, la mort » et apprendre à mener une vie saine. SIMARD - Je considère ce dialogue comme une chance inespérée d’encourager ceux qui souffrent du cancer, ou du sida, et ceux qui s’inquiètent des répercussions des percées technologiques sur leur existence. J’ai eu plusieurs occasions de vous rencontrer, M. lkeda, d’échanger avec vous, et je dois dire que j’ai trouvé très stimulantes nos discussions. IKEDA – L’Université de Montréal et l’Université Soka se sont engagées dans un programme d’échanges intellectuels et pédagogiques, en 1994. Les rapports entre les deux institutions se sont depuis resserrés et approfondis, ce dont je me réjouis en tant que fondateur de l’Université Soka. De plus, le Centre d’études de l’Asie de l’Est de votre université et l’Institut de philosophie orientale dont je suis le fondateur concluaient, en avril 1994, une entente d’échanges de spécialistes. Vous nous avez fait l’honneur de votre présence, M. Simard, à la cérémonie de signature. Les paroles que vous y avez prononcées – « L’harmonie entre vérité et science est une réelle contribution à l’humanité » - expriment avec justesse l’esprit et le sens de ce dialogue. BOURGEAULT - Les rapports entre le Canada et le Japon sont restés marqués, pendant un certain temps, par la guerre de 1939 à 1945 au cours de laquelle nos pays respectifs se trouvaient dans des camps ennemis. Heureusement, les choses ont changé. Le programme d’échanges entre l’Université Soka et l’Université de Montréal en témoigne, et je m’en réjouis. D’autant que c’est dans ce cadre que nos entretiens peuvent avoir cours. SlMARD - Je n’oublierai jamais ma première visite à l’Université Soka, en 1990. Un chœur d’étudiantes m’avait souhaité en musique la bienvenue. Depuis, tous les membres de ce chœur ont sûrement obtenu leur diplôme, mais je garde encore un souvenir ému de ce moment. Cette visite m’a donné la chance d’entrevoir une partie de vos grandes réalisations. On respire sur tout le campus une atmosphère d’ouverture sur le monde, de bienveillance communicative et de concorde. J’ai pu constater que l’université inculque plus que des connaissances, elle forme des êtres complets. Et quel environnement merveilleux elle prodigue aux étudiants avec des ressources comme son musée d’art (le Musée d’art Fuji de Tôkyô) dont la superbe collection leur est toujours accessible. IKEDA - Votre chaleureuse appréciation me touche. Mais l’Université de Montréal, je ne le sais que trop, est une institution de classe internationale. SIMARD - En fait, avec ses 50.000 étudiants et ses treize facultés, dont la faculté des Etudes supérieures, c’est la plus grande université de langue française en Amérique. L’un des traits distinctifs de notre université tient à la somme d’efforts que nous y consacrons aux échanges pédagogiques. Au moment où les mouvements planétaires sur le plan économique exercent une influence décisive, l’université est elle aussi appelée à répondre au besoin d’internationalisme et de diversification en recherche comme en enseignement. Nous nous efforçons de répondre de notre mieux à ce besoin. Nous avons déjà conclu des ententes internationales d’échanges d’étudiants avec plus de quatre-vingt-dix institutions dispersées sur la planète, dont, cela va de soi, l’Université Soka. IKEDA - Je garde, moi aussi, un souvenir impérissable de ma visite à votre université par un merveilleux automne, celui de 1993. J’y assistais aux cérémonies d’ouverture de la première exposition outre-mer de la Soka Gakkai internationale : Vers un siècle d’humanisme - Les droits de la personne dans le monde contemporain. Vous avez tous les deux grandement contribué à la réalisation de cette exposition. SIMARD - Ce fut un plaisir d’offrir les lieux nécessaires à cette superbe exposition qui eut un réel retentissement sur le campus. Les droits de la personne sont l’un des enjeux les plus importants dans le monde occidental contemporain et le mouvement de la SGI (Soka Gakkai internationale) vise à la protection des droits de la personne. Nul ne devrait pouvoir priver quiconque de ses droits. IKEDA - A ce jour, cette exposition sur les droits de la personne a été présentée dans vingt-quatre villes de huit pays différents. Partout, elle a été bien accueillie. BOURGEAULT - Je suis impressionné par le large éventail d’activités, souvent consacrées à la recherche de solutions à des problèmes cruciaux, de l’organisation que vous présidez. Vos collègues et vous-même semblez mus par un remarquable sens de la mission et ne craindre ni les débats ni l’engagement dans l’action. IKEDA - Dans notre dialogue intitulé Choisis la vie (1), Arnold Toynbee, qui se demandait comment les générations futures jugeraient le XXe siècle, avançait qu’on se le rappellerait non pas tant comme une période de contestation politique ou une ère de percées technologiques, mais comme l’époque où la communauté humaine commença à considérer la « santé » de tous ses membres comme un objectif réalisable. Nos sociétés contemporaines se préoccupent grandement de santé et s’intéressent vivement aux questions relatives à la vie et à la mort. Cela s’explique probablement en partie du fait que la paix est une réalité pour de plus en plus de gens. D’autre part, des niveaux croissants de stress et d’autres facteurs peuvent contribuer à une exacerbation réelle de l’appréhension personnelle en matière de santé. Dans cette atmosphère, la santé est devenue un sujet idéal de débat et de discussion. Certaines personnes entreprenantes, misant parfois sur des théories manifestement non scientifiques, tirent parti des possibilités commerciales de la vogue de la santé. Il me semble que ce dont nous avons maintenant besoin, c’est de mettre le cap sur une conception claire de la santé qui ne soit pas établie sur des objectifs intéressés, mais sur une base philosophiquement et scientifiquement valide, et de diffuser largement ce point de vue d’une manière aisée à comprendre par tous. BOURGEAULT - Les questions touchant la vie et la mort sont certainement capitales. Je m’étonne toujours de constater que les bioéthiciens, dans leurs débats en Amérique du Nord et en Europe, semblent chercher à les éviter pour ne traiter que d’enjeux plus spécifiques et de matières souvent techniques. lKEDA - Pour que le XXIe siècle soit le « siècle de la santé », les profanes devront devenir plus avisés et mieux informés. A cette fin, je suis prêt à tenter tout ce qui est en mon pouvoir. Les gens lisent peu les essais et les monographies. C’est pourquoi j’ai opté pour les dialogues : ils rendent claires et accessibles les idées. Le dialogue est le moyen de communication dont s’est servi Socrate. Et Shakyamuni (2) (563 ou 566-486 ou 483 avant Jésus-Christ) aussi bien que Nichiren (3) (1222-1282), dont je suis les enseignements, ont instruit par le dialogue. M’inspirant de cette tradition, j’ai conduit des dialogues sur des thèmes contemporains avec de nombreux personnages exceptionnels et influents de notre temps. BOURGEAULT - Au commencement de votre essai sur la mort cérébrale (4), vous exprimez le vœu que le public, mieux informé, participe à ce débat qui concerne tous et chacun. Les questions dont nous discuterons ensemble, questions de vie et de santé, de maladie et de mort, intéressent bien entendu chaque être humain. Je pense que la formule du simple dialogue que vous souhaitez donner à nos entretiens est dès lors tout indiquée. IKEDA - Je souhaite aussi engager des échanges qui, dans la mesure du possible, se concentreront sur les préoccupations des femmes et les mettront en relief. Au XXIe siècle, les femmes occuperont nécessairement l’avant-scène. J’espère de tout cœur que les lectrices trouveront pertinente et intéressante notre discussion. BOURGEAULT - Vous abordez là un sujet délicat, mais important et d’autant plus pertinent que la discussion se fera entre trois hommes, sans participation féminine. Il est regrettable que les grands enjeux soient trop souvent débattus entre hommes seulement. Sans donner dans le simplisme des stéréotypes éculés, on peut dire que la pensée « des hommes » est souvent modelée par l’idée de pouvoir, entendu et vécu sous le mode de la domination et du contrôle. Moins obnubilées peut-être par le jeu des intérêts économiques et politiques, plus ouvertes à des analyses et à des actions qui n’évacuent cependant pas le pouvoir, « les femmes » semblent s’y exercer plutôt sur le mode de l’assistance à la vie et de la promotion de sa qualité. IKEDA - Voilà une observation qui vaut qu’on s’y arrête sérieusement. Vous vous êtes longuement penché sur la manière d’amener le « pouvoir féminin » à améliorer la qualité de la vie humaine. Vous avez suggéré que le pouvoir féminin s’enracine dans le partage, le dialogue et la compréhension plutôt que le « contrôle ». Je partage votre confiance en son potentiel que vous exprimez si justement en ces mots que je cite de mémoire : nous attendons beaucoup du mouvement des femmes, non seulement pour les femmes, mais aussi pour les hommes. SIMARD - A la faculté de médecine, plusieurs de nos étudiants qui vont jusqu’au bout sont des femmes. Une proportion plus élevée de femmes complètent de fait le programme de cours et reçoivent leur diplôme. Plus de femmes que d’hommes décrochent proportionnellement des postes difficiles et exigeants. Le nombre de femmes médecins augmente rapidement. Au Canada, où 65% des docteurs en médecine seront bientôt des femmes si la tendance des inscriptions se maintient. Avec l’augmentation du nombre de femmes médecins, meilleures communicatrices que leurs homologues masculins, je pense que le rapport patient/médecin s’améliorera. IKEDA - C’est un fait important, bien sûr, et nous y reviendrons. Mais pour lancer la discussion, j’aimerais d’abord poser à chacun de vous deux quelques questions sur lui-même. M. Simard, nous parleriez-vous un peu de votre enfance ? SIMARD - Benjamin d’une famille nombreuse, je suis né et j’ai grandi à Montréal. Mes parents croyaient tous deux foncièrement à l’importance de l’éducation et se sont assurés que leurs enfants reçoivent une formation collégiale et universitaire. Dès ma plus tendre enfance, j’ai aussi eu la chance de vivre dans un riche environnement culturel qu’imprégnaient les traditions humanistes des études grecques et latines. IKEDA - Pendant que vous étudiiez à l’Université de Montréal, vous avez changé de concentration, passant de la littérature aux sciences médicales, et vous avez obtenu un diplôme de docteur en médecine. Dans les années qui suivirent, vous avez mené une brillante carrière en pathologie, en biologie cellulaire et en oncologie. Qu’est-ce qui vous a incité à opter pour ces domaines particuliers ? SlMARD - A l’origine, j’ai voulu fréquenter la faculté de médecine mû par une intense compassion pour les malades. Mais les explications médicales sur les causes de la maladie m’ont laissé insatisfait, aussi ai-je choisi la pathologie comme domaine de spécialisation. Cela, parce que les médecins qui posent le diagnostic, lorsque progresse la maladie, sont des pathologistes. S’il ne fait pas de doute que les diagnostics sont cruciaux, je compris bientôt que, pour poser ces jugements des plus importants, les pathologistes s’appuient sur deux seuls critères : leur connaissance de la biomorphologie et les données accumulées au fil de leur expérience. Mais, rarement, les pathologistes discutaient des causes des maladies. Aussi décidai-je à la fin de me lancer dans deux domaines qui, juste à ce moment-là, étaient des champs de recherche très actifs et prometteurs : la biologie moléculaire et la génétique. IKEDA - Oui, je vois. Et après avoir complété vos études à l’Université de Montréal, je crois comprendre que vous êtes allé faire de la recherche à New York, puis à Paris. SIMARD - J’avais 27 ans quand j’ai quitté le Canada, en 1962, et je me suis rendu à New York pour faire mon internat au Mt. Sinai Hospital and Medical School. En matière de formation des médecins, Mt. Sinai avait la réputation d’être l’un des meilleurs hôpitaux américains. Et avec comme guide et phare le regretté Hans Popper, son département de pathologie était renommé pour la très haute qualité et l’extrême vitalité de la recherche qu’on y menait. J’ai eu la chance de pouvoir y compléter ma formation comme pathologiste en travaillant à un projet de recherche sur le contrôle de la division cellulaire. New York fournissait un environnement à la hauteur de leurs espérances aux individus impatients, comme je l’étais moi-même, de s’immerger totalement dans une culture nouvelle et d’avant-garde. Je me rappelle combien j’ai été transformé au contact de cette ville. Même aujourd’hui, New York n’a rien perdu de son lustre à mes yeux. IKEDA - Vous avez presque des accents poétiques en l’évoquant. Et à Paris, comment cela s’est-il passé ? SIMARD - Je suis allé à Paris trois années plus tard, en 1965, occuper un emploi de chercheur pour le compte de Wilhelm Bernhard. Bernhard était un scientifique de premier ordre, très connu à l’époque. Il était réputé pour ses travaux sur le cancer et fut l’un des premiers biologistes à décrire le rétrovirus dont on sait depuis qu’il cause le sida. C’était aussi un philosophe riche d’expérience ; il savait trouver un sens à la vie de tous les jours. En 1965, Jacques Monod, François Jacob et André Lwoff venaient tout juste de recevoir le prix Nobel de physiologie et Paris était la Mecque de la recherche en biologie moléculaire. J’eus le bonheur d’assister à des cours de ces géants et plusieurs occasions de les rencontrer personnellement. IKEDA - Le hasard et la nécessité (5) de Monod a été traduit en japonais et a produit un effet considérable au Japon. Je l’ai moi aussi trouvé extrêmement intéressant. Si vous nous entreteniez maintenant de l’Université de Montréal dont vous avez été le recteur. Comment décririez-vous sa philosophie de base ou son caractère particulier ? SIMARD - La devise de l’Université de Montréal est une maxime latine : « Fide splendet et scientia ». Ce qui signifie : « Qu’elle resplendisse par le savoir et la vérité ». Comment un scientifique trouverait-il exhortation plus stimulante ? Au début des années quatre-vingt-dix, l’université publia un document officiel clarifiant sa mission ; elle y décrète comme ses toutes premières priorités la volonté de faire oeuvre de pionnière dans les nouveaux champs de la connaissance et de répondre à des normes strictes en matière de formation des étudiants à la maîtrise et au doctorat. On y exige du personnel enseignant qu’il se voue entièrement à la recherche dans son domaine spécifique, reste à l’avant-garde du savoir et incorpore les résultats de ses travaux dans ses cours. Chaque année, l’université confère plus de trois cents nouveaux doctorats et deux mille candidats reçoivent un diplôme de maîtrise. En plus de treize facultés universitaires et de deux écoles affiliées, l’université compte environ cent vingt chaires en divers domaines, des centres de recherche et des groupes de recherche interdisciplinaire. Les sommes allouées à l’université pour la recherche avoisinent annuellement les deux cents millions de dollars canadiens. En ce sens, notre université apporte une importante contribution au développement économique de Montréal, du Québec et du Canada. Environ un quart des sommes disponibles va à de la recherche contractuelle pour des sociétés privées et des entreprises à risques partagés. Ce fut pour moi un privilège de servir comme recteur de l’Université de Montréal. Je crois sincèrement avoir été alors investi d’une mission : faire en sorte que notre université « resplendisse par le savoir et la vérité ». Je n’ai eu d’autre objectif que de travailler à la réalisation de cet idéal pendant mon mandat. IKEDA - Dans un ordre d’idée quelque peu différent, pour quelles personnes éprouvez-vous le plus de respect ? SIMARD - J’ai eu le grand bonheur de côtoyer et de connaître nombre de professeurs et de scientifiques mondialement célèbres qui ont mené des existences vraiment dignes d’admiration. S’il fallait n’en citer qu’un, je retiendrais Wilhelm Bernhard. IKEDA - Ce fut votre grand mentor à Paris, n’est-ce pas ? Vous venez à peine de souligner qu’il fut l’un des premiers biologistes à décrire le rétrovirus dont on sait maintenant qu’il cause le sida et la leucémie. SIMARD - C’est exact. En outre, c’est dans son laboratoire que j’ai reçu une formation rigoureuse en méthodologie scientifique. C’est aussi là que j’ai conduit ma recherche initiale sur la structure et la fonction des noyaux de cellules. Bernhard était un homme d’une rare ferveur. Son enthousiasme pour la recherche, les arts, les plantes et les gens était extraordinaire. Passionné de tous ces sujets à la fois, il ne gardait pas pour lui seul son enthousiasme, mais le communiquait partout dans des discours enflammés et des propos ardents. Avant même d’en prendre conscience, les personnes qui l’entouraient étaient gagnées par son enthousiasme très contagieux. Le timbre de sa voix, la vivacité de son regard - tout en lui était électrisant, inspirant. IKEDA - En bouddhisme, on considère la rencontre d’un mentor, d’une personne dont on partage et hérite les idéaux, comme le plus sûr chemin vers l’authentique bonheur. M. Simard, vous êtes très chanceux d’avoir rencontré un être aussi extraordinaire. SIMARD - Bernhard n’était pas seulement un scientifique hors du commun, mais un humaniste faisant preuve pour les autres et l’humanité d’un amour vrai et très manifeste. Homme extrêmement cultivé, aux intérêts universels et au savoir pénétrant, il mena toute sa vie le combat riche de sens du véritable citoyen du monde. Se penchant sur sa vie, il écrivait : « Je suis né Suisse à proximité de la frontière linguistique ; depuis de longues années, je vis comme un Français profondément enraciné dans la ville de Paris, je pense en Européen et je rêve en citoyen du monde. » IKEDA - Rêver en citoyen du monde, voilà précisément ce que mon mentor Josei Toda enseignait en initiant ses élèves à la compréhension de son concept de « famille planétaire ». Il pressait les jeunes à construire une communauté humaine planétaire et à vivre en citoyens du monde. J’ai consacré ma vie à réaliser la vision de mon mentor. SIMARD - Dans son laboratoire, j’ai appris à quel point Bernhard appréciait ses rencontres, ses interactions avec d’autres humains. Pendant plus de trente ans, il transmit de grand cœur sa science aux jeunes étudiants et collaborateurs de recherche venus du monde entier pour apprendre de lui. Partager son savoir était pour lui aussi important qu’acquérir pour lui-même de nouvelles connaissances. En ce sens, il se révéla un grand pédagogue autant qu’un grand scientifique. IKEDA – L’esprit de service de M. Bernhard pour ses semblables incarne l’idéal bouddhiste de la compassion. Les personnes d’une vraie grandeur d’âme vouent toute leur existence à l’amour de leurs semblables, à l’amour infini de l’humanité, peu importent leur situation personnelle, leurs souffrances. Le Mahatma Gandhi (1869-1948) et Rabindranath Tagore (1861-1941) furent des hommes de cette trempe ; j’oserais inclure Tsunesaburo Makiguchi (1871-1944), président fondateur de Soka Gakkai, de même que Josei Toda (1900-1957), son deuxième président, parmi ceux qui ont donné leur vie pour l’amour de l’humanité. Je crois aussi que seules les personnes d’une noble nature comme votre mentor, M. Bernhard, sont dotées d’une santé intégrale et rayonnent de l’esprit humaniste. Le mot bouddhiste bodhisattva désigne les natures élevées qui s’emploient à aider les autres. Les gens qui ont la nature d’un bodhisattva ne ressentent probablement ni angoisse ni crainte à la pensée de la souffrance ultime, la mort, parce que leur vie déborde de la joie et de la satisfaction de s’être dépensés pour le bien-être d’autrui. SIMARD - Vous avez parfaitement raison. L’épitaphe sur la pierre tombale de Bernhard résume bellement sa pensée. Il avait choisi lui-même ces mots d’Ernest Renan (1823-1892) : « La fin seule est digne du regard : tout le reste est vanité. Celui-là a le plus vécu qui par son esprit, par son cœur, par ses actes a le plus adoré (6). » IKEDA - Voilà certainement une profonde vérité. D’ailleurs Nichiren enseignait d’étudier d’abord la mort, puis d’étudier les autres sujets. Un dicton veut aussi qu’on meure toujours de la manière dont on a vécu. Quoi qu’il en soit, la vie entière d’un être se révèle au moment du bilan final. Les enseignements bouddhistes nous préviennent également que la qualité ou les conditions de vie de chacun se perpétuent par delà la mort. Ce qui ne souligne que davantage l’importance du chapitre final de l’existence. Ceux qui ont aimé avec la ferveur la plus entière sont ceux qui ont vécu le plus pleinement, peu importe la durée de leur existence physique. Investir son cœur et son âme au service d’autrui, brûler d’un amour ardent pour l’humanité, voilà ce que les bouddhistes appellent la voie du bodhisattva. Selon moi, le chemin vers la santé optimale et la vraie longévité se trouve dans un mode de vie aussi parfait. Permettez-moi de poser maintenant à votre concitoyen quelques questions personnelles. Si je ne m’abuse, M. Bourgeault, vous êtes né vous aussi à Montréal. BOURGEAULT - Oui. Et ayant toujours vécu en milieu urbain, je suis citadin dans l’âme ! J’aime aussi la mer, les lacs et les rivières, la campagne et les forêts. Je peux passer de longues heures à regarder la mer, calme ou agitée, à écouter le vent dans les arbres. Après quoi j’ai besoin de me retrouver dans l’agitation de la ville et de ses foules pressées : plaisir des rues de Montréal, mais plus encore de celles de Rome, de Paris et de Tôkyô aussi, depuis peu. Je suis un littéraire. J’ai étudié la philosophie et la théologie. Mes recherches et mes enseignements ont trait à l’éthique, plus spécialement à la bioéthique et à l’éducation. Mais je reste un littéraire. Mes repères en éthique et en éducation, je les trouve souvent dans la Bible, chez les grands tragiques de l’antiquité grecque et dans la littérature française plus récente. Les oeuvres littéraires prennent en compte la complexité du réel, l’ambiguïté, la contradiction. Ce que le point de vue scientifique, qui découpe le réel, ignore souvent. IKEDA - La littérature de fiction, dont la poésie, naît d’une perception intuitive de la réalité, en tant que totalité, que la littérature dépeint comme elle se présente de soi. A l’opposé, la science analyse la réalité, cherche à en identifier les parties ou les éléments et à comprendre leurs relations. La littérature, la poésie, la philosophie, la religion de même que la science sont toutes des atouts spirituels inestimables pour l’humanité, mais j’estime personnellement que la poésie et les autres genres littéraires sont les plus irrésistibles. BOURGEAULT - J’ai lu quelques-uns de vos livres et de vos poèmes. En traduction française ou anglaise, et non pas en japonais, malheureusement. Certains thèmes m’ont semblé présents dans tous ces textes : l’importance du partage, notre commune appartenance à une nature qui nous dépasse. IKEDA - Rien, dans la nature ni dans le monde des humains, n’existe séparé du reste. Toutes choses sont liées les unes aux autres, sont dépendantes les unes des autres ; ensemble, elles forment le prodigieux cosmos. La bonne littérature, tant la prose que la poésie, nous relie, nous, humains, à la nature et au cosmos, nous y intègre d’une manière susceptible de guérir nos âmes quand la réalité les lacère et les déchire. L’esprit poétique, il me semble, nous rend capables de percevoir notre présence dans la vastitude de l’univers où toutes choses se fondent dans l’unité. Après vos études universitaires, vous êtes devenu prêtre de l’Eglise catholique et, vingt ans plus tard, vous quittiez la prêtrise pour poursuivre des recherches en éthique, particulièrement en bioéthique. BOURGEAULT - Ce qui m’avait conduit à la prêtrise m’a ensuite amené ailleurs. Un mélange de liberté, parfois de non-conformisme, d’engagement avec les autres plus que pour les autres. Je dois probablement à mes origines modestes, à mon enracinement personnel, mon intérêt pour les questions sociales, pour ce que l’on appelle la justice sociale, la défense des droits et libertés. Sur le plan professionnel, je tente surtout de mettre en relief les dimensions sociales et politiques de questions d’éthique et d’éducation. Ma carrière s’est développée sous le signe de l’éducation et de l’éthique. Il me semble que l’éducation est foncièrement &ligoe;uvre éthique et que l’éthique est travail d’éducation - de soi, jamais des autres. On n’éduque pas les autres, on s’éduque avec les autres... IKEDA . Vous venez d’énoncer un enjeu vital de nos jours en éducation. Dans l’un de vos essais, où vous traitez d’amélioration de la qualité de la vie, vous posez une question décisive pour tous : Comment devraient vivre les êtres humains ? BOURGEAULT - La vie, c’est le plaisir qu’on a de la vivre. La vie est tension, marche en avant... vers on ne sait quoi au juste, parce que l’horizon recule toujours. Il n’y a pas d’autre sens à la vie que la vie elle-même ; pas d’autre but à la vie que la vie. Avec sa dureté et son absurdité qui parfois désespèrent. Avec les solidarités qui en font la trame et le prix au fil des rencontres, des échanges, des luttes. IKEDA - Je commence à saisir les fondements de votre conception de la vie... BOURGEAULT - L’élan de la vie est trop souvent contrecarré. Je trouve insupportable l’absurde horreur dont les bulletins de nouvelles et les journaux télévisés nous accablent jour après jour : guerres et catastrophes, viols, carnages. J’ai longtemps cru, malgré tous les indices contraires, que s’affinait la conscience de l’humanité à mesure que progressaient la liberté, l’égalité, la fraternité. Il m’a fallu faire le deuil de cette illusion, apprendre que l’histoire peut s’écrire et s’écrit, dans les faits, sans passage obligé du pire au meilleur - ou simplement au « moins pire ». Sans qu’il y ait sens donné, sinon par qui vit, respire et espère malgré toutes les raisons de désespérer. J’aime l’entêtement du vivant. IKEDA - Vous communiquez un sentiment presque palpable d’une noble idée. Permettez que je vous pose une autre question que j’ai posée plus tôt à M. Simard : Qui vous a le plus influencé dans votre vie ? BOURGEAULT - Deux de mes professeurs de collège m’ont grandement marqué. Julien Laperrière m’enseigna la littérature : la poésie et le roman. Je l’ai retrouvé plus tard, une fois devenu moi-même enseignant, dans un contexte où nous avons pu discuter théâtre ensemble. Je me rappelle encore la lecture à voix haute qu’il avait faite, un jour, belle et passionnée, d’un poème qu’il aimait et que nous étions censés ensuite analyser, mais il nous en avait empêché pour ne pas tuer la vie et la beauté de l’œuvre par l’analyse. IKEDA - Quelle anecdote merveilleusement révélatrice ! Votre professeur espérait peut-être que vous fassiez pleinement l’expérience des différences essentielles entre poésie et science. Comme M. Simard, vous avez eu de la chance de trouver un mentor aussi exceptionnel. Il y a peu de choses plus extraordinaires que de rencontrer un être hors du commun qui inspire le désir d’émulation. BOURGEAULT - Un autre professeur de lettres, Claude Labelle, m’a aussi marqué. Par l’attention qu’il portait à ce que nous pensions et faisions, par son souci de nous pousser à aller plus loin, peut-être davantage que par ses enseignements eux-mêmes. Je tiens sans doute de lui une certaine conception de l’enseignement. IKEDA - Shakyamuni disait que seuls de rares individus ont un jour le privilège de rencontrer un grand maître ; ceux à qui cela n’arrive pas sont innombrables. Et il ajoutait : « Si seulement quelques-uns écoutent ce qu’un maître communique, plusieurs ne portent même pas attention à sa méthode d’enseignement. » Comme cela est juste. Ce n’est pas parce qu’on a rencontré un grand maître qu’on en a nécessairement appris quelque chose. Il faut écouter, faire siens ses enseignements et les mettre en pratique. Les étudiants devraient concevoir de la gratitude pour leur professeur et de l’empressement à tenter quelque chose en retour, à agir selon ce qu’il leur a enseigné. M. Bourgeault, vous avez fait la rencontre de deux grands enseignants dans votre jeunesse et vous mettez aujourd’hui en pratique ce que vous avez appris d’eux. BOURGEAULT - Mais je n’ai pas appris que de professeurs et de littéraires. Je dois aussi beaucoup, par exemple, à Léo Cormier, un travailleur social très engagé que j’ai connu alors qu’il présidait la Ligue des droits de l’Homme du Québec (aujourd’hui devenue la Ligue des droits et libertés). De lui, ou avec lui, j’ai appris l’importance d’une pensée qui se nourrit de l’action et l’oriente en retour. J’ai appris de tant de personnes dans ma vie et j’apprends encore. Beaucoup des étudiants. Egalement d’amis. IKEDA - En plus de vos deux bien-aimés professeurs, vous avez donc eu de bons amis. La sagesse acquise et enrichie au contact du quotidien - voilà exactement ce qu’on entend par l’expression « sagesse du peuple ». Des fines qualités d’observation aiguisées par l’adversité et par la nécessité d’affronter des problèmes réels rendent capable de voir l’essence même des choses. Voilà l’authentique sagesse. Reconnaître et respecter les différences, apprendre des qualités de l’autre sont des marques de véritable amitié. BOURGEAULT - Eh bien, je me réjouis de ce que ce dialogue me fournira l’occasion d’apprendre à connaître vos idées sur d’importants enjeu et de mieux comprendre ce que notre époque peut puiser à l’une des traditions bouddhiques. IKEDA - Un aphorisme bouddhique se lit ainsi : « shikishin renji (7) ». Ce qu’on peut traduire par : « La vie du corps et de l’esprit en synergie dure éternellement ». Quand l’esprit et le corps travaillent de pair et en harmonie, la vie continue de cheminer vers son achèvement, s’accomplit davantage à chaque courbe ascendante. C’est l’expression d’un idéal de vie humaine. Bien sûr, la santé physique est importante, mais le sont également la santé mentale et la santé spirituelle, sans oublier la santé de la société. Dans cette suite d’échanges, nous nous demanderons : Qu’est-ce qu’une vie vraiment riche de sens ? Comment mener une vie saine, condition du bonheur ? Que nous dit la science médicale d’une vie accomplie ? Que pouvons-nous apprendre de la sagesse bouddhique ? Je m’attends à une discussion enlevée qui ne laissera pas indifférents les humains du XXIe siècle.
1. Arnold Toynbee et Daisaku Ikeda, Choisis la vie. Un dialogue, traduit de l’anglais par Isabelle Da Prato, Albin Michel, 1981. (En anglais : The Toynbee Ikeda Dialogue : Choose Life, New York, Oxford University Press, 1976.) 2. Surnom du fondateur du bouddhisme, le Bouddha historique. En règle générale, nous avons adopté la graphie du Dictionnaire de la sagesse orientale, traduit de l’allemand par Monique Thiollet, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », (1989), 1997. A la demande de représentants de la Soka Gakkai internationale, nous avons parfois retenu une autre graphie. C’est le cas par exemple pour Shakyamuni (que le Dictionnaire de la sagesse orientale et bien d’autres écrivent plutôt Shâkyamuni, alors que le Petit Robert écrit quant à lui Sâkyamuni) et pour boddhéité qui remplacera ici bouddhéité, forme plus couramment employée (Ndt). 3. Fondateur d’une branche du bouddhisme japonais (Ndt). 4. Daisaku Ikeda, Thoughts on the Problem of Death from the Viewpoint of the Buddhism of Nichiren Daishonin, Tokyo, The Institute of Oriental Philosophy, s.d., 95 p. 5. Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, Paris, éditions du Seuil, 1970. 6. Ernest Renan, L’avenir de la science, Paris, Lévy éd., 1890. 7. Shikishin renji : « l’existence continue du corps et de l’esprit ». Le grand sage chinois T’ien-t’ai, célèbre pour ses commentaires sur le sûtra du Lotus, utilise cette expression dans le dernier chapitre du quatrième volume du Hokke Mongu pour expliquer l’impureté de la vie. Cette expression décrit un élément important de la pensée bouddhique qui postule que la personne conserve et maintient, existence après existence, la forme changeante et incertaine de son corps et de son esprit.
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