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Linus Pauling est l’un des plus grands scientifiques du XXe siècle. Qu’il en soit le plus grand chimiste sera peut-être contesté par certains, mais il est indéniable que l’étendue de ses connaissances scientifiques et l’importance de ses contributions à la science, en physique, en chimie, en biologie ou en sciences sociales, sont sans pareilles. Par conséquent, une conversation avec lui, portant sur l’ensemble de ses attitudes et impressions concernant la science et les affaires humaines, est une opportunité bienvenue de mieux le connaître. Daisaku Ikeda, philosophe et humaniste éminent, est un interlocuteur expérimenté, qui a mené des dialogues profonds et stimulants avec plusieurs personnalités mondiales de premier plan. En cette occasion, un homme, imprégné de la tradition bouddhique et élevé dans une culture d’Extrême-Orient, interroge un scientifique rationnel qui grandit dans un Far West américain relativement sauvage. Quelle sorte de famille est la sienne ? Comment est-il « entré » en science ? D’où lui sont venues ses idées nouvelles ? Quels sont ses liens familiaux et sociaux ? Est-ce qu’il croit en Dieu ? Le lecteur moyen reconnaîtra peut-être le nom de Linus Pauling, et l’associera dans ce cas à un prix Nobel en sciences, à un second prix Nobel de la paix, ou même aux bienfaits des fortes doses de vitamine C. Ce sont les thèmes abordés en réponse aux réflexions et questions d'Ikeda. Ce qui ressort et qui est peut-être moins connu chez Pauling, c'est son courage et sa vision, sa recherche de la base moléculaire de phénomènes biologiques complexes. Déjà en tant que jeune chimiste, il était fasciné par les questions d'immunité, d'anesthésie, et par l'aspect chimique des pathologies. Son étude systématique des protéines, en particulier des anticorps et de l'hémoglobine, nous a donné de nouvelles connaissances sur la structure des protéines et sur la nature de l'anémie falciforme (ou drépanocytose). Pour ces découvertes, il aurait amplement mérité un troisième prix Nobel, de médecine celui-là. Malgré l'attention généralement portée à la science, la nature des découvertes scientifiques reste un mystère pour les non-spécialistes. Peu de gens réalisent à quel point sont proches de l'art l'imagination, la créativité, qui font progresser la science. Il pourrait sembler, tout particulièrement à l'époque de l'ordinateur, que l'exploration dans l'inconnu scientifique puisse être programmée et systématisée. Il n'en est rien. Bien que les techniques avancées nous fournissent une grande richesse d'information en appuyant simplement sur un bouton, savoir quels boutons il faut pousser et dans quel ordre, et comment distinguer des données significatives d'un simple bruit de fond, demeure une entreprise artistique et motivée par le besoin de comprendre la nature. L'exercice de l'imagination en science diffère de son usage dans les beaux-arts, le droit, l'économie ou la religion, en ceci qu'il réside en une discipline rigide exigeant l'objectivité, de préférence exprimée de manière chiffrée et vérifiable par d'autres. A l'opposé des règles juridiques, les scientifiques demeurent coupables dans ce qu'ils affirment jusqu'à ce que l'accumulation des confirmations empiriques et des vérifications par d'autres les prouve innocents. A cet égard, Pauling est différent de la plupart des autres. Grâce à sa grande maîtrise de plusieurs disciplines scientifiques et à sa remarquable intelligence, il a l'intuition de concepts qu'il considère comme vrais, tant qu'ils n'ont pas été démontrés faux. Il demeure innocent tant qu'on ne l'aura pas prouvé coupable. A son honneur éternel, il faut reconnaître qu'il a eu assez souvent raison pour qu'on lui pardonne cette attitude peu orthodoxe. La conviction de Pauling que les êtres humains auraient intérêt à absorber des doses de vitamine C jusqu'à cent fois plus importantes que celles généralement recommandées est un récent exemple de cette approche peu courante. Elle a touché un nerf à vif chez les médecins et les nutritionnelles. Sa croisade en faveur de ces fortes doses pour contrôler un certain nombre de maladies, du rhume ordinaire jusqu'au cancer, a suscité des controverses, et souligne encore notre cruelle ignorance en matière de nutrition. Naturellement, les polémiques n'ont jamais fait peur à Pauling. Il offre des preuves expérimentales, théoriques et anecdotiques à l'appui de sa position. Même si l'on admet sa démonstration que certaines personnes affligées d'une maladie ou d'une déficience métabolique innée peuvent tirer profit de cette molécule hautement réactive, on peut imaginer aussi que d'autres, moins gravement affectés, puissent réagir différemment. Les vigoureuses campagnes de Pauling pour la paix, le désarmement et les droits civiques lui ont aussi valu la désapprobation, parfois de son pays, de son université ou de ses collègues. Il tint tête à tous ces orages et sortit victorieux de sa bataille pour arrêter les essais nucléaires atmosphériques. Ses dons de conférencier, son infatigable persévérance, et son aptitude peu commune à attirer l'attention des médias sur ce problème, lui valurent le prix Nobel dont il était le plus fier. Maintenant, écoutez tout cela de la bouche de Linus Pauling, âgé de quatre-vingt-onze ans - aussi vif, pointu, énergique et engagé que jamais sur les problèmes de sécurité humaine et de droits civiques, et poursuivant des recherches scientifiques toujours régulièrement publiées.
Arthur Kornberg
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