Notre époque est prête pour recevoir les écrits sur l'éducation de Tsunesaburo Makiguchi. L'éducation traverse une crise mondiale, en particulier dans les pays industrialisés, où tant des organismes privés que
d'Etat et des commissions spécialement nommées s'efforcent de déterminer les causes du désarroi de l'éducation et tentent avec la même intensité de trouver des solutions. Au milieu de la cacophonie d'opinions divergentes et d'arguments en tous genres,
les idées et les recommandations fort judicieuses de Makiguchi offrent un cadre de réflexion clair et neuf au débat éducatif actuel. Son analyse de l'éducation dans les sociétés industrialisées va au-delà des désaccords habituels et apparemment
inconciliables concernant les connaissances de base à enseigner ou l'enseignement individualisé, pour atteindre le cœur des choses, c'est-à-dire la nature même de l'apprentissage humain.
Il faut considérer et évaluer les idées de Makiguchi sur l'éducation, ainsi que ses tentatives pour mettre en place des
réformes éducatives au travers de son propre travail de professeur puis de directeur d'école au sein du système éducatif japonais, dans le contexte précis de la société et de la culture japonaises des premières décennies du vingtième siècle. Durant ces
années, le Japon suivit le processus mondial qui prévalait alors en Europe et en Amérique du Nord. Makiguchi était confronté aux mêmes types de problèmes et de réalités éducatives que ceux auxquels faisaient face les éducateurs d'autres pays
industrialisés. Nous ne pouvons nous attarder ici sur ce processus d'industrialisation à l'échelle mondiale, mais il faut néanmoins souligner la force de son impact sur les institutions économiques, sociales, politiques et éducatives de la société pour
comprendre pleinement les idées et les conseils de Makiguchi.
THEMES FONDAMENTAUX DE L'OEUVRE DE MAKIGUCHI
Makiguchi déplorait en particulier les insuffisances qu'il percevait dans l'éducation japonaise. Son inquiétude concernant l'éducation pourrait presque apparaître comme obsessionnelle. Sa vie prit tout son
sens dans le combat qu'il mena pour comprendre les complexités du système éducatif de son pays et instituer des réformes. De tous ces efforts, six principaux thèmes ou domaines de réflexion émergent nettement et forment le cœur des idées de Makiguchi
et de ses propositions en vue d'une réforme éducative.
Le but de l'éducation
La formulation même du but de l'éducation était au centre de la pensée de Makiguchi. C'est dans
ce domaine, selon lui, que l'éducation japonaise se montrait la plus déficiente. Il affirmait que la société commet une grave erreur en laissant aux intellectuels ou aux philosophes le soin de définir les objectifs de l'éducation. L'histoire a montré
que les buts de l'éducation ont été formulés par des érudits continuellement absorbés dans des pensées abstraites très éloignées des réalités de la vie quotidienne. Il est essentiel, écrivait-il,
que la recherche pédagogique s'appuie sur des situations réelles d'enseignement. Le processus de théorisation doit tenir debout. Au lieu de demander à des savants des hautes sphères de se prononcer
sur ce qui se passe « sur terre » dans les écoles, perturbant le cours des choses avec une nouvelle théorie en attendant le prochain changement de cap, les professionnels de l'éducation devraient plutôt, en se basant sur leur propre
expérience quotidienne, extraire des principes théoriques qu'ils puissent réinvestir ensuite dans leur pratique sous la forme d'améliorations concrètes.
Ainsi, pour Makiguchi, l'étape primordiale dans toute réforme éducative consiste à reconnaître que le but de l'éducation
doit naître des besoins et de la vie quotidienne des êtres humains. Fort de cette conviction, Makiguchi fit d'une étude précise de la vie et des activités quotidiennes des individus, des familles et des collectivités un élément majeur de sa vie
professionnelle. Toute son oeuvre témoigne de cette proximité avec les réalités de la vie des personnes ordinaires dans toute leur vérité, et ce sont ces réalités, conclut-il, qui doivent servir de fondement au but de l'éducation.
Le bonheur
Les lecteurs de Makiguchi doivent prendre garde au sens qu'il donne à certains termes. C'est le cas en particulier du mot « bonheur ». Quand Makiguchi affirme
que la réalisation du bonheur est le but primordial de l'éducation et que tous les projets et programmes d'enseignement doivent partir de là, il ne se réfère pas à cette forme d'hédonisme superficiel et égoïste que le terme désigne souvent. Il est
clair que pour Makiguchi le bonheur n'est pas l'équivalent de la satisfaction immédiate des désirs de chacun. Il affirme en effet qu'une condition nécessaire au bonheur est le développement chez chaque personne d'une conscience sociale qui lui permette
de comprendre et de reconnaître la dette incalculable qu'ont tous les êtres humains envers la société dans laquelle ils vivent, « non seulement pour ce qui a trait aux besoins fondamentaux et à la sécurité de la vie, mais aussi pour tout ce qui
constitue le bonheur ». La tragédie de l'éducation dans le Japon moderne, selon Makiguchi, résidait précisément dans son échec à développer cette conscience sociale chez les élèves, sa tâche la plus importante et la plus fondamentale, alors
qu'elle était parvenue au contraire à susciter exactement l'inverse, à savoir le souci constant, néfaste pour le bonheur, de la satisfaction immédiate des désirs personnels.
La création de valeurs
Un troisième thème fondamental dans la pensée éducative de Makiguchi est la perception que les êtres humains sont créatifs
de nature. C'est l'essence de l'humain que d'être créatif, et les êtres humains traduisent cette créativité dans leur comportement sauf si ce potentiel créatif est étouffé ou détruit. En résumant ses vues sur l'éducation en 1930, il écrivait :
« Nous partons du postulat que l'être humain ne peut créer de la matière, mais qu'en revanche il peut créer des valeurs. La création de valeurs est le propre de l'homme. Quand nous faisons l'éloge de personnes pour leur « force de
caractère » nous reconnaissons en vérité leur capacité supérieure à créer des valeurs ».
La question fondamentale est alors de savoir vers quels buts et quelles valeurs la créativité humaine doit se diriger. Makiguchi affirme que si les êtres humains reçoivent une éducation correcte, c'est-à-dire
une éducation qui permette à chaque individu de percevoir la vie dans le contexte de sa communauté nourricière, ils choisiront d'utiliser leurs capacités créatives à la fois pour améliorer leur propre vie mais aussi pour faire progresser la
collectivité. C'est ce qu'il entend par création de valeurs. Pour Makiguchi, une personne pleinement vivante, heureuse et comblée, est celle dont l'existence est centrée sur la création de valeurs, qui permet l'épanouissement à la fois de la vie
personnelle et de celle de la collectivité dans son réseau de relations interdépendantes. Une éducation créatrice de valeurs est une éducation qui guide les individus vers la réalisation de ce but.
La nature du processus d'apprentissage et la formationdes maîtres
La transmission des connaissances, selon Makiguchi, n'est pas et ne sera jamais le but de l'éducation. Le but de
l'éducation est plutôt de guider le processus d'apprentissage et d'en placer la responsabilité dans les mains des élèves. La pédagogie de Makiguchi repose sur l'éducation comme moyen pour guider l'apprentissage des élèves. Son approche contrastait avec
celle de l'éducation traditionnelle fermement ancrée dans une perception de l'apprentissage humain comme transfert et organisation du savoir. Il décrivait l'apprentissage par cœur caractéristique de l'éducation japonaise comme
cette méthode coûteuse d'éducation adoptée sans réserves dans le monde entier. Elle correspond certainement à l'un des schémas les plus anciens et les plus primitifs jamais inventés par l'homme.
Chaque élève copie exactement ce que le professeur fait, ce qui rappelle fort ces pêcheurs qui ont toujours pêché avec des perches et ne connaissent rien aux filets ; ou ces paysans qui continuent de travailler le sol avec une bêche et une binette
transmises de père en fils sans songer seulement à améliorer leurs outils.
Cela désespérait Makiguchi de voir que l'éducation japonaise de son époque reposait encore sur cette méthode d'apprentissage démodée et inefficace. Makiguchi faisait remarquer que la conception de l'éducation
comme moyen pour guider les propres efforts des élèves dans leur apprentissage n'était pas neuve, mais qu'elle reprenait simplement les arguments de Comenius, de Pestalozzi, et d'autres figures des siècles précédents. Le problème de l'éducation
japonaise, selon Makiguchi, était que ce principe de base de l'apprentissage humain n'avait jamais été réellement mis en pratique. Il attribuait une grande part de responsabilité dans cet état de fait aux enseignants eux-mêmes, et l'une de ses
préoccupations était la formation des maîtres, ces derniers devant, selon lui, devenir des guides efficaces pour leurs élèves plutôt que continuer à transmettre les bribes d'un savoir sans vie.
Makiguchi concluait que les méthodes de gavage et d'organisation du savoir adoptées pour l'enseignement étaient
responsables des conditions déplorables, des carences et de l'inefficacité de l'éducation japonaise de son époque. Les professeurs, insistait-il, doivent laisser aux livres le rôle de banque du savoir et assumer eux-mêmes un autre rôle : celui de
soutenir les élèves dans leur propre expérience d'apprentissage. Les professeurs doivent choisir entre le gavage intellectuel ou l'entraînement des élèves à l'auto-apprentissage. A eux de décider s'ils se contentent d'organiser les sommes de
connaissances ou s'ils préfèrent stimuler l'intérêt et la curiosité naturels de leurs élèves. Ce second choix des enseignants s'avèrerait, selon Makiguchi, le facteur décisif de la réforme éducative pouvant modifier entièrement la conception de la
pratique éducative.
Le besoin d'une science de l'éducation
La conviction de Makiguchi que l'école doit devenir une science va de pair avec sa conception de l'apprentissage. En fait,
cette conviction était en accord avec son époque. A l'aube du vingtième siècle, la science était en effet presque unanimement saluée comme le grand libérateur du genre humain. Le positivisme traçait la route de l'avenir. L'intérêt de Makiguchi pour la
science, pourtant, signifiait bien plus qu'une simple participation au climat intellectuel dominant. Il était en fait persuadé que les éducateurs devaient découvrir et suivre des principes universels d'apprentissage humain pour espérer améliorer
l'éducation d'une quelconque façon.
Je me réfère ici à l'approche positiviste : au lieu d'échanger des affirmations dogmatiques et contradictoires, il s'agit d'accumuler et de transmettre un ensemble de preuves concrètes afin que,
malgré des divergences d'interprétation personnelles, des conclusions semblables et constantes puissent être tirées. Il ne faut rien accepter aveuglément. Le positivisme enseigne que nous devons considérer les réalités quotidiennes de l'enseignement
comme notre base de travail. Ensuite, le scalpel précis du scientifique peut en extraire une théorie sous-jacente, autrement dit produire des vérités constantes au cœur de la pratique éducative. C'est seulement alors que l'éducation, reposera sur un
ensemble de connaissances intégralement rigoureuses.
Ainsi, pour Makiguchi, la science offrait un moyen systématique et objectif pour définir les principes de l'apprentissage
humain sur lesquels fonder un système éducatif intelligent.
La conception que Makiguchi avait de la science ainsi que son rapport à l'éducation apparaissent encore plus clairement
dans l'analogie médicale que voici :
Même si la médecine et l'éducation doivent être des alliées en science appliquée - la première s'administrant passivement et de façon préventive au corps ; la seconde activement et de façon
constructive à l'esprit - la mésentente entre les deux pourrait difficilement être plus grande. Ceci, je crois, est dû au fait que l'une d'entre elles possède déjà une longue histoire et représente aujourd'hui une science véritable reposant sur des
principes techniques bien établis, tandis que l'autre craint toujours de s'engager sur la voie scientifique et doute même de sa compatibilité avec la démarche scientifique. C'est ainsi que les éducateurs continuent de s'intéresser uniquement à leurs
tâches quotidiennes, se conformant strictement à la tradition et à la coutume, avançant la plupart du temps à tâtons. Tel est le résultat d'une adhésion à la pensée philosophique abstraite plutôt qu'à la méthode scientifique, qui élabore des
conclusions en partant des faits. Quand comprendrons-nous enfin ? Bien que les objectifs éducatifs puissent reposer sur un déchiffrage philosophique ou sociologique d'objectifs plus larges concernant la vie humaine, une fois que ces objectifs sont
fixés, c'est une erreur de laisser de purs intellectuels s'attaquer aux problèmes de méthodologie. Telle est la leçon que l'on peut tirer en premier de l'histoire de la science.
A présent, ce dont nous, éducateurs, avons le plus besoin dans nos activités quotidiennes d'enseignants, ce sont
les réponses aux questions suivantes : Comment améliorer les méthodes à l'avenir ? Comment parvenir à une plus grande efficacité dans l'éducation ? Forts de soixante années d'expérience depuis l'établissement de l'éducation japonaise moderne, combien
de temps encore continuerons-nous de confier le choix des priorités pédagogiques à des idéologies ou à des philosophies importées ? Voilà pourquoi il me semble urgent de réclamer des réformes pour mettre fin à l'impasse actuelle du système japonais et
prendre le chemin d'une éducation fondée sur la création de valeurs.
Makiguchi croyait que l’objectivité scientifique permettrait aux professeurs et aux éducateurs ayant des points de vue et des idées totalement différents sur l’éducation de réexaminer ensemble le système
éducatif Japonais, et que de cette expérience naîtrait un accord sur les pratiques et les objectifs éducatifs.
En dernier lieu, le manque de valeurs basées sur la vie réelle dans la pédagogie contemporaine atteste tristement de la négligence de la collectivité en ce qui concerne le système de valeurs
sous-jacent. Réexaminons donc nos idées sur l’éducation et restructurons-les en fonction de principes de valeur. Rallions tous les éducateurs à l’établissement d’une nouvelle pédagogie sous la bannière de
ces directives :
- Partons de notre expérience présente.
- Fixons-nous des objectifs de valeur.
- Faisons de l’économie de moyens un principe efficace.
Nous devons relever aujourd’hui comme jamais auparavant le défi de créer une science de l’éducation à part
entière, une pédagogie cristallisée à partir des leçons amères d’une longue expérience empirique et qui se donne pour objectif les valeurs de la vie.
Les rôles éducatifs de l’école, de la famille et de la collectivité
L’idée ou la proposition la plus révolutionnaire de Makiguchi, étant donné la nature centralisée du système éducatif japonais, consistait à dire que l’école avait usurpé l’un des rôles ou des devoirs éducatifs
incombant en fait à d’autres secteurs de la société, c’est-à-dire la famille ou la collectivité. Makiguchi assurait qu’une éducation efficace ne pouvait être menée sans la cohésion des trois partenaires : école, famille et collectivité.
Au cœur de son programme pour une réforme de l’éducation, on trouve la proposition de créer un système éducatif totalement nouveau dans lequel l'école, la famille et la collectivité ont chacune la responsabilité d'une part spécifique de la tâche éducative. L'élément-clé de cette
proposition est la réduction à une demi-journée du temps que chaque enfant passe quotidiennement à l'école ; les élèves ont ainsi la possibilité de se consacrer à des activités d'apprentissage dans la société ou à la maison, y compris sous la forme
d'un apprentissage d'autres types de responsabilités liées au travail, en fonction de la nature et des besoins de chaque enfant. Makiguchi défendit ardemment ce système d'enseignement par demi-journée et pour la création de valeurs. Il affirmait que
son adoption conduirait à une meilleure éducation et à une diminution du coût du système éducatif. Mais même s'il considérait les facteurs économiques et budgétaires comme importants, ils demeuraient pour lui secondaires. L'atout majeur de son système,
croyait-il, était sa capacité à transformer des élèves fatigués et apathiques, étudiant uniquement sous la contrainte, en élèves alertes, curieux et autonomes. La scolarité à mi-temps avec pour but la création de valeurs repose sur l'idée fondamentale
que
l'étude n'est pas vue comme une préparation à la vie, mais fait partie intégrante de la vie, tandis que la vie
s'intègre à l'étude. L'étude et la vie réelle ne suivent pas simplement des lignes parallèles, elles s'enrichissent mutuellement en inter-contextualité, l'étude au sein de la vie et la vie au sein de l'étude, tout au long de la vie de chacun. En ce
sens, l'objet principal du changement proposé n'est pas de rendre le budget plus économique mais d'insuffler la joie et la reconnaissance envers le travail.
Si l'on replace une telle affirmation dans le contexte global des idées de Makiguchi sur la valeur, la société, l'individu et la nature du processus d'apprentissage, le
caractère révolutionnaire de sa proposition de réforme de l'éducation apparaît clairement. Il ne proposait rien moins que d'abandonner les structures et les pratiques japonaises existantes, élaborées durant plusieurs siècles de développement industriel
en Occident et transplantées au Japon dans les années qui suivirent la restauration Meiji, en les remplaçant par des structures et des pratiques éducatives basées sur une conception radicalement différente du processus d'apprentissage et des relations
entre l'individu et la société environnante. Dans le système éducatif existant, fondé sur l'expérience des pays industrialisés produisant des personnes capables de faire fonctionner les machines et d'assumer des responsabilités dictées par les
nécessités d'un rapport production - consommation sous le contrôle d'une élite, l'école était au cœur du processus d'apprentissage. En vertu de quoi les informations et les faits avérés constituaient l'essentiel du programme qui devait être transmis
aux élèves. Et les éducateurs, dans leurs multiples rôles de professeur, d'administrateur ou de théoricien, servaient d'intermédiaires entre ces élèves et ces faits ou informations, objets de l'apprentissage.
La conception de Makiguchi de l'apprentissage est complètement différente de la vision traditionnelle. Pour Makiguchi,
c'est l'élève, et non l'école, qu'il faut mettre au centre du processus d'apprentissage. La nature de l'individu ainsi que la texture sociale où il s'inscrit, qu'elle soit locale, nationale, régionale ou mondiale, constituent le programme de base. Les
éducateurs sont des guides dont le premier rôle est d'encourager et de motiver l'apprenant dans la poursuite d'objectifs d'apprentissage et de compréhension qu'il s'est lui-même fixés, et de l'aider à vaincre les obstacles qui pourraient entraver ce
processus.
De tels buts et principes éducatifs contrastent fortement avec la politique et les pratiques éducatives du Japon. Si les
propositions de Makiguchi avaient été adoptées et avaient fructifié, elles auraient profondément modifié la nature de l'éducation et de la société japonaises. Mais tel ne fut pas le cas. Le fait que le Japon ne les ait pas prises au sérieux s'explique
de deux façons. Tout d'abord, Makiguchi n'avait pas de formation universitaire - ses études supérieures se limitaient à ses années d'école normale - et les cercles universitaires japonais préféraient l'ignorer. Après la publication du premier volume de
Soka Kyoikugaku Taikei (Théorie éducative de la création de valeurs) en 1930, Makiguchi eut l'occasion de faire des conférences et de présenter ses idées en différents endroits. Il espérait une reconnaissance qui permettrait d'engager les
débats quant au bien-fondé de ses propositions. Mais ses efforts demeurèrent vains. Il fut tout simplement ignoré par l'élite universitaire qui exerçait son contrôle sur les questions éducatives au sein de la société japonaise. Quelques années plus
tard, Makiguchi décrivit la déception qu'il ressentit à cette époque : « Je commençais par une conférence au congrès sur l'éducation qui se tint à l'Université impériale de Tokyo en 1931 : là, je présentais ma théorie de l'éducation au monde
universitaire. Mais il n'y eut pas de réaction. En raison de la piètre situation de notre pays en ce domaine, j'en fus profondément déçu. »
Malgré leur rejet par les élites universitaires, les idées de Makiguchi auraient pu néanmoins trouver audience sans la
présence d'un autre facteur concomitant, à savoir la militarisation accélérée du pays. Tandis que les autorités éducatives rejetaient les idées de Makiguchi, des personnalités respectées et influentes de la société japonaise se ralliaient à sa cause.
Parmi elles, des dirigeants distingués de la société japonaise tels que Tsuyoshi Inukai, Premier ministre de décembre 1931 à mai 1932, Magoichi Tsuwara, ministre du Commerce et de l'industrie, et Itamu Takagi, professeur de médecine à l'Université
impériale de Tokyo.
Ces personnalités et d’autres, tout aussi prestigieuses, appuyèrent et soutinrent fortement les idées et propositions de Makiguchi. On a toutes les raisons de penser qu’avec de tels encouragements les
propositions de Makiguchi visant une réforme radicale de l’éducation japonaise auraient fini avec le temps par être entendues. Mais cette ouverture se referma brutalement avec la militarisation croissante du pays, notamment après l’assassinat du
Premier ministre lnukai en 1932. Le nouveau régime, placé sous la coupe des militaires, ne laissait aucune place pour le type d’idées et de convictions prônées par Makiguchi, et on l’empêcha par la suite d’exercer toute activité éducative.
La tâche que Makiguchi s’était donnée demeure inachevée. L’acquisition forcée de connaissances continue d'être la forme
dominante de l'enseignement dans la plupart, sinon dans tous les pays du monde. Le recours continuel à ce « gavage intellectuel » mène aux conséquences prédites par Makiguchi. Ces conséquences sont particulièrement visibles au Japon et aux
Etats-Unis, et dans ces pays des personnes conscientes du problème font pression pour que s'ouvre un débat fondamental sur le sens, le but et la pratique de l'éducation. Ce livre s'adresse aux membres de la communauté internationale dans l'espoir
d'offrir une contribution utile à ce débat.
LA REDACTION DE L'OUVRAGE
Certains aspects de la traduction et de la rédaction de ce livre doivent être éclaircis. Tout d'abord, il faut comprendre
que Soka Kyoikugaku Taikei n'est pas un livre mais un ensemble de notes que Makiguchi rédigea et accumula sur une période de trente ans. Ce sont ces notes, sans finition, qui furent publiées en 1930 sous le titre Soka Kyoikugaku
Taikei. Makiguchi s'excusa abondamment dans la préface de l'ouvrage de publier des notes non mises en forme. Pour se justifier, il évoqua sa profonde inquiétude devant les effets néfastes que l'éducation de son époque exerçait sur les enfants.
Tout en assumant ses responsabilités quotidiennes d'enseignant, il ne cessait d'écrire. Constamment motivé par cette préoccupation, il notait au fur et à mesure les idées qui lui venaient à l'esprit pour améliorer l'éducation.
Makiguchi décrit sa profonde frustration à cette époque de sa vie. Il souhaitait désespérément sauver les futures générations d'enfants des conséquences destructrices
pour la personnalité des conceptions et pratiques éducatives d'alors. Il était convaincu que ses idées, à condition qu'on leur donne leur chance, amèneraient des changements positifs dans ce domaine. Mais il était sans ressources. Il devait continuer à
travailler chaque jour et ne disposait pas du temps nécessaire à la rédaction de ses notes en vue d'une publication. Face à ce dilemme, il décida finalement de les publier avec un minimum de mise en ordre. Faute de pouvoir séparer le bon grain de
l'ivraie (« l'or des pierres », selon ses termes) comme un universitaire aurait dû le faire, il fut obligé de présenter un travail non corrigé.
Quand nous comprîmes que l'ouvrage que nous étions chargés de traduire en anglais n'était pas du tout un livre mais un
assemblage de notes, nous primes la décision suivante : afin d'être fidèles à Makiguchi et à l'esprit de notre tâche, qui consistait à traduire correctement en anglais ses idées et propositions sur l'éducation, nous ferions nous-mêmes ce travail de
sélection et d'assemblage qu'il n'avait pu lui-même réaliser. C'est donc ce que nous avons tenté de faire ici. Nous pensons que ce livre est fidèle à ses idées et espérons avoir respecté la forme que Makiguchi lui aurait donnée. Nous préciserons plus
loin, pourtant, que nous ne considérons pas ce livre comme la formulation définitive des idées de Makiguchi sur l'éducation. Nous espérons que, dans les années à venir, une nouvelle génération d'intellectuels et de chercheurs bilingues réexaminera et
analysera les écrits de Makiguchi et leurs implications sur la politique et la pratique éducatives.
Un autre élément doit être pris en considération à propos de ce livre : il s'agit en fait d'un
travail inachevé. A l'époque où Makiguchi préparait ses notes pour la publication des quatre volumes de Soka Kyoikugaku Taikei, il prévoyait d'autres volumes qui développeraient et consigneraient les résultats de l'application de ses idées.
Pourtant, ces ouvrages supplémentaires ne furent jamais écrits. Après sa mise à la retraite forcée, qui lui interdisait toute participation au système éducatif officiel du pays, Makiguchi se tourna de plus en plus vers le bouddhisme de Nichiren
Daishonin, à la fois comme source de motivation et comme moyen de poursuivre des activités de réforme. Ses dernières oeuvres traitent essentiellement de thèmes religieux, et ses intentions premières concernant le développement et la mise en pratique de
ses propositions et idées éducatives ne furent jamais réalisées. Cela explique pourquoi, à la lecture du chapitre cinq, le lecteur peut éprouver une impression d'inachèvement. Le livre demeure en effet inachevé car Makiguchi ne l'a pas terminé pour les
raisons évoquées plus haut. Il appartient aux éducateurs contemporains qui voudront relever le défi que leur pose l'oeuvre de Makiguchi de tester et de mettre en pratique ses propositions visant à établir un système scolaire plus humain.
CRITIQUE ET EVALUATION
Dans « Makiguchi, le créateur de valeurs », j'ai souligné ce qui m'apparaissait comme des points faibles dans la pensée de Makiguchi ainsi que les limites et
les handicaps qu'il dut affronter dans ses efforts pour réformer l'éducation japonaise. Une critique supplémentaire a attiré mon attention dans l'excellente étude sur Makiguchi réalisée par Koichi Mori. Mori défend l'idée que la recherche du bonheur
comme but de l'éducation et de la vie telle que l'expose Makiguchi n'excède pas la recherche individuelle et subjective du bonheur à l'intérieur des limites d'un système social donné ; autrement dit, il n'est fait aucune critique ou remise en question
des structures ou de la politique sociales existantes. Selon l'analyse de Mori, Makiguchi voyait la société comme une entité à laquelle les individus devaient se soumettre. Pour Makiguchi, le pays s'identifiait au pouvoir en place : « Il est
impossible de formuler la moindre critique du gouvernement de l'époque avec une telle compréhension du pays et de la société. Makiguchi identifiait la politique gouvernementale avec la volonté du peuple. » Mori conclut que sur ce plan Makiguchi
était naïf et que ses propositions pour réformer la société à travers une réforme de l'éducation ne prenaient pas en compte les entraves à l'expression et à la créativité individuelle que les structures du pouvoir peuvent imposer dans une société
donnée.
La critique de Mori n'est pas inintéressante. Makiguchi semble avoir perçu les systèmes sociaux existants comme donnés. Et
il semble qu'il ne voyait pas ou ne s'inquiétait pas de cette apparente contradiction dans sa pensée. Mori attribue cela à l'idéologie du système impérial et à sa perception du pays comme une grande famille. Makiguchi, explique-l-il, était tellement
imprégné de cette idéologie qu'il ne la remit jamais en question *
Même si l'on relève de telles limites ou certaines zones d'ombre dans l'oeuvre de Makiguchi, je
crois qu'elles ne diminuent en aucune façon la valeur et la signification de ses idées et de ses propositions pour une réforme éducative. Elles montrent seulement que Makiguchi n'était pas infaillible et qu'il ne savait pas tout. C'était seulement un
être humain ordinaire profondément préoccupé par les autres êtres humains et qui ressentait profondément les souffrances, les besoins et les aspirations de ses semblables, en particulier de la jeunesse. C'est pour cette raison, je crois, que Makiguchi
concentra tous ses efforts et ses capacités créatrices à développer la compréhension de l'apprentissage humain et des institutions sociales liées le plus directement au processus d'apprentissage. Ce fut cet effort qui le conduisit à la formulation de
sa pédagogie de la création de valeurs.
Je pense que dans ses luttes pour comprendre la nature de la personnalité humaine et le processus d'apprentissage,
Makiguchi a anticipé le travail de philosophes, d'éducateurs ou de psychologues apparus plus récemment, avec en particulier le travail et l'apport conceptuel d'Abraham Maslow, Erich Fromm, David Norton, Carl Rogers, Robert Theobald et d'autres. Son
oeuvre illustre aujourd'hui la valeur des principes et hypothèses exprimés par ces penseurs actuels, dont la contribution à une meilleure compréhension de l'éducation nous fournit la preuve du génie et de l'envergure de Makiguchi en tant
qu'éducateur.
* La mort de Tsunesaburo Makiguchi en prison pour son refus de se soumettre au régime militariste prouve amplement que de telles critiques sont peu documentées. Loin de concevoir une quelconque soumission
du peuple aux autorités, il a au contraire, en s'appuyant sur le concept bouddhique de totale égalité entre tous les êtres humains, souligné à plusieurs reprises qu'à l'époque moderne c'était le peuple qui était souverain. (NdT.)