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8.9.3. Le bouddhisme en Chine Retour
8.9.2. Le cycle de la vie
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              8.9.2. Le cycle de la vie
 8.9.2.2. Introduction

 Introduction

Nous désirons le bonheur, et pourtant le bonheur semble toujours hors de notre portée. De nombreux philosophes ont abordé la question du bonheur. Il me semble que tous, sans exception, sont parvenus à des conclusions incomplètes. Aussi nombreux que soient les livres qui prétendent proposer « la recette du bonheur », les êtres humains sont encore largement assaillis par les mêmes tourments que leurs ancêtres. Les pauvres recherchent la richesse, les malades aspirent à la santé, ceux qui souffrent de querelles domestiques sont désespérément avides d'harmonie, etc. Même si nous goûtons richesse, santé, et que le bonheur règne dans notre vie familiale, nous nous trouvons inéluctablement confrontés à des soucis dans d'autres domaines. Si certains parviennent à créer des circonstances qui répondent apparemment à toutes les conditions nécessaires au bonheur, ils se disent que cette situation ne va certainement pas durer éternellement. Personne ne peut éviter la maladie et l'inexorable affaiblissement du corps qui va de pair avec le vieillissement, et nul ne peut échapper à la mort.

Cependant, les difficultés ne sont pas en soi la cause fondamentale du malheur. Selon le bouddhisme, la véritable cause ne réside pas simplement dans nos problèmes mais dans notre manque de capacité ou de sagesse pour les résoudre. Le bouddhisme enseigne que tous les êtres humains possèdent intrinsèquement une sagesse et des capacités infinies, et il révèle le processus qui permet de développer ces qualités. En abordant la question du bonheur, le bouddhisme se concentre moins sur l'élimination des souffrances et des difficultés, considérées comme inhérentes à la vie, que sur la façon de cultiver les potentiels qui existent en nous. Force et sagesse, explique le bouddhisme, proviennent de l'énergie vitale. Si nous cultivons suffisamment notre énergie vitale, nous pouvons non seulement résister à l'adversité mais aussi la transformer en cause de bonheur et nous renforcer grâce à elle.

Pour atteindre un tel but, il nous faut identifier les principales souffrances inhérentes à la vie. Le bouddhisme décrit quatre souffrances universelles - naissance, vieillesse, maladie et mort. Quel que soit notre attachement à la jeunesse, nous vieillissons avec le passage du temps. Tout en veillant à nous maintenir en bonne santé, nous finirons par contracter une maladie ou nous serons confrontés à d'autres maux. Plus fondamentalement, même si nous détestons la pensée de la mort, cette dernière peut survenir à tout moment (bien que nous soyons incapables d'en connaître l'instant).

Il est possible d'attribuer différentes causes - biologiques, physiologiques et psychologiques - aux souffrances de la maladie, de la vieillesse et de la mort. Mais finalement c'est la vie elle-même, notre naissance en ce monde, qui est la source de toutes nos souffrances.

En sanskrit, souffrir se dit duhkha, ce qui désigne un état où nous sombrons sous le poids des difficultés parce que les êtres humains et les événements ne correspondent pas à nos vœux. La souffrance est due au fait que tous les phénomènes sont transitoires. Jeunesse et santé ne se prolongent pas éternellement, pas plus que nos vies elles-mêmes. Là réside, selon le bouddhisme, la cause ultime de la souffrance humaine.

Shakyamuni, le bouddha historique, connu également sous le nom de Gautama, a renoncé au monde séculier après avoir rencontré les souffrances de ce monde. Cet épisode, dit des « quatre rencontres », est relaté dans de nombreux écrits bouddhiques. Pour protéger des souffrances terrestres le jeune Shakyamuni, appelé également prince Siddharta, son père, le roi Shuddhodana, tenta de le confiner dans son palais. Mais un jour, s'échappant par la porte Est, le prince rencontra un homme flétri par l'âge et qui tenait difficilement debout tout en s'appuyant sur une canne. Shakyamuni prit alors profondément conscience que la vie conduit inévitablement à la souffrance de la vieillesse. En une autre occasion, quittant le palais par la porte Sud, il rencontra un malade et réalisa que la maladie fait également partie de la vie. Une troisième fois, sortant par la porte Ouest, il aperçut un cadavre ; cette « vision » le confronta à cette réalité que tout ce qui vit finit inéluctablement par mourir. Enfin, s'esquivant un autre jour du palais par la porte Nord, il rencontra un ascète religieux dont l'air serein et digne l'encouragea à se lancer résolument dans la vie religieuse.

Par la suite, après s'être consacré de nombreuses années durant à diverses pratiques spirituelles, ascèse et autres, Shakyamuni atteignit l'illumination, parvenant ainsi à se libérer des souffrances de la naissance, de la vieillesse, de la maladie et de la mort. Déterminé à conduire les autres êtres humains au même éveil, il entreprit de prêcher et se fit connaître sous le nom de « Bouddha », terme sanskrit signifiant « l'Éveillé », celui dont la sagesse englobe la vérité ultime de la vie et l'univers dans son ensemble.

On considère généralement que, aussitôt après son illumination, Shakyamuni enseigna les doctrines des quatre nobles vérités et de l'octuple noble chemin. Les quatre nobles vérités sont :

  • la vérité sur la souffrance,
  • la vérité sur l'origine de la souffrance,
  • la vérité sur la cessation de la souffrance,
  • la vérité sur la voie permettant de faire cesser les souffrances.

« La vérité sur la souffrance » signifie que toute existence en ce monde est confrontée à la souffrance car, nous l'avons vu, les quatre souffrances sont inhérentes à la vie. « La vérité sur l'origine de la souffrance » indique que la souffrance naît du besoin maladif de plaisirs éphémères en ce monde. « La vérité sur la cessation de la souffrance » enseigne qu'il existe un chemin permettant de l'éradiquer. Ce chemin implique de suivre une discipline désignée traditionnellement sous le nom d'octuple noble chemin. Il comporte les huit éléments suivants :

  • la compréhension juste, fondée sur les quatre nobles vérités et une vision correcte du bouddhisme,
  • la pensée juste, ou la maîtrise de notre esprit,
  • la parole juste,
  • l'action juste,
  • le mode de vie juste, fondé sur la purification de nos pensées, de nos paroles et de nos actions,
  • l'effort juste pour rechercher la vraie Loi,
  • l'attention juste, afin de toujours conserver une vision correcte,
  • la concentration juste.

Les doctrines des quatre nobles vérités et de l'octuple noble chemin étaient principalement destinées aux disciples qui avaient rejeté la vie séculière et s'étaient totalement engagés dans la pratique bouddhique ; elles reflètent la démarche propre aux premiers enseignements de Shakyamuni, centrés sur une perception essentiellement négative de la vie et du monde, afin que les êtres humains s'éveillent d'abord aux dures réalités de l'existence, puis à l'indicible expérience spirituelle du nirvana. Pris au pied de la lettre, ces enseignements, qui encourageaient la négation de tous les désirs, mèneraient inexorablement à la négation du désir de vivre. Selon eux, la solution fondamentale à la souffrance humaine en ce monde résiderait dans l'éradication des désirs terrestres - c'est-à-dire de toutes les formes de désir, de toutes les impulsions et de toutes les passions provenant des profondeurs de la vie humaine. En suivant ces enseignements, les gens pouvaient, disait-on, trancher les liens qui les enchaînaient au cycle de la naissance et de la mort, atteindre l'étape où la renaissance en ce monde n'est plus nécessaire et parvenir ainsi au stade du nirvana.

Si ces enseignements pouvaient être appliqués par les moines et les nonnes, et être pour eux une source de bienfaits, ils étaient en revanche extrêmement difficiles à suivre pour les disciples laïques. La détermination originelle de Shakyamuni consistait cependant à mener tous les êtres humains au bonheur. C'est pourquoi il ne cessa d'aller et venir dans la région du Gange afin d'exposer sa philosophie. Mais, bien qu'aspirant au nirvana, les laïcs ont sûrement considéré irréaliste voire impossible de renoncer à tous les désirs terrestres. Ils avaient des familles à charge, exerçaient une profession et étaient accaparés par toutes sortes de taches quotidiennes. Si le nirvana avait une valeur d'idéal, il n'apparaissait en aucun cas comme un but accessible. Cependant, la sagesse et la compassion de Shakyamuni englobaient en permanence les personnes ordinaires confrontées à des problèmes qu'elles ne pouvaient résoudre. Si le bouddhisme n'avait pu apporter aucune aide aux personnes ordinaires, il n'aurait été qu'une simple quête intellectuelle. Shakyarnuni conseilla le peuple et lui insuffla espoir et courage pour surmonter les souffrances et goûter la perspective d'un avenir brillant. C'est pourquoi [à travers ses enseignements provisoires] il évoqua une terre pure éloignée de ce monde où ceux qui suivaient ses enseignements pourraient renaître, libérés de tous les désirs et de toutes les craintes ou souffrances.

Tout en encourageant moines et nonnes à observer ses nombreux préceptes et à suivre l'octuple noble chemin afin d'atteindre le nirvana, Shakyamuni enseigna à ses disciples laïques qu'ils pourraient eux aussi renaître sur la terre pure en demeurant fidèles à ses enseignements. Mais, en fait, ni l'éradication des désirs, ni la renaissance sur la terre pure ne sont réalisables. Il est impossible d'éteindre les feux du désir et d'interrompre le cycle de la naissance et de la mort, parce que le désir est inhérent à la vie, qui est éternelle, et que l'on ne peut donc pas échapper à l'alternance de la naissance et de la mort. Il n'est pas davantage possible d'atteindre une terre pure sans existence réelle. Le nirvana et la terre pure étaient des métaphores employées par Shakyamuni pour permettre à ses disciples de développer leur compréhension.

D'un autre point de vue, on peut dire que l'enseignement du nirvana visait à l'émancipation personnelle par l'éveil à la vérité ultime, tandis que l'enseignement de la terre pure concernait l'émancipation de l'ensemble des êtres humains. Ces enseignements représentent les deux courants majeurs du bouddhisme - respectivement le Hinayana (le petit véhicule) et le Mahayana (le grand véhicule) - et furent par la suite intégrés dans le Sûtra du Lotus dont nous discuterons assez longuement dans ce livre.

Le Sûtra du Lotus établit de manière parfaitement claire que deux aspects de la pratique bouddhique sont indispensables si nous voulons atteindre l'illumination. L'un est orienté vers l'autoperfectionnement, dans le sens où nous nous éveillons à la réalité ultime et où nous développons le potentiel qui nous est propre, et l'autre consiste à conduire les êtres humains vers cette perfection.

Le Sûtra du Lotus révèle aussi le vrai sens du nirvana et de la terre pure. Il enseigne que l'on n'entre pas dans le nirvana en mettant un terme au cycle de la naissance et de la mort. En fait, le nirvana est un état d'éveil ou nous faisons face à la répétition du cycle de la naissance et de la mort sans qu'elle soit source de souffrance. De plus, nous n'avons pas à renoncer à tous nos désirs afin d'atteindre le nirvana parce que nous pouvons transformer les désirs terrestres en cause de bonheur et, plus encore, de sagesse et d'éveil. Quant à la terre pure, il n'y a pas lieu de la situer au-delà de la mort. Nous résidons dans la terre pure ici et maintenant grâce à notre croyance dans le Sûtra du Lotus qui révèle que nous pouvons transformer ce monde - chargé de peines et de souffrances -- en une terre pure emplie de joie et d'espoir.

Quelques doctrines fondamentales

Quelle solution le bouddhisme offre-t-il aux problèmes fondamentaux de la vie et de la mort ? En étudiant soigneusement chacune des quatre souffrances, - naissance, vieillesse, maladie et mort - ce livre entend éclairer la vérité et la sagesse qui nous permettront de voguer calmement sur la mer trouble des souffrances de l'existence.

À aucun moment dans le passé, la science n'a progressé à un tel rythme. L'humanité a développé une croyance aveugle dans les pouvoirs de la science et de la technologie, négligeant ainsi l'approche philosophique et religieuse des problèmes de la vie. ll me semble que dans le monde entier les êtres humains ne s'attachent pas assez aux questions fondamentales.

Selon la perspective de la vérité ultime, les désirs terrestres et les souffrances de la vie et de la mort n'apparaissent pas comme des obstacles à éradiquer. Au contraire, les désirs terrestres peuvent être transformés en sagesse de l'éveil et les souffrances de la naissance et de la mort représentent des moyens d'atteindre le nirvana. Le Sûtra du Lotus va encore plus loin en enseignant les principes : « Les désirs terrestres sont l'illumination » et « Les souffrances de la naissance et de la mort sont le nirvana ». En d'autres termes, il ne peut y avoir d'illumination en dehors de la réalité des désirs terrestres, pas plus que le nirvana ne peut exister sans les souffrances concomitantes de la naissance et de la mort. Ce double contraste est inhérent à toute vie.

T'ien-t'ai, grand maître chinois du VIe siècle, employa une analogie pour illustrer ces principes. Prenons du kaki amer. En l'immergeant dans une infusion de tilleul ou de sarrasin, ou en l'exposant aux rayons du soleil, on peut en adoucir le goût. Il n'existe pas deux sortes de kakis, l'un amer et l'autre doux, mais une seule. Le kaki amer ne devient pas doux par l'ajout de sucre ; en fait, en retirant l'amertume propre à ce fruit, on peut faire apparaître la douceur qui lui est inhérente. L'infusion ou les rayons du soleil représentent ici le catalyseur, l'élément intermédiaire qui favorise la transformation. T'ien-t'ai comparait les désirs terrestres au kaki amer, l'illumination au kaki doux, et le processus qui fait apparaître la douceur à la pratique bouddhique.

Pour intégrer avec le plus grand profit ces importantes doctrines dans nos existences quotidiennes, nous devons appréhender quelques enseignements bouddhiques fondamentaux, qui illuminent les multiples facettes de la vie. Il nous faut examiner ici deux doctrines majeures, « Les trois mille mondes en un instant de vie » et « Les neuf consciences », sommet du bouddhisme mahayana. Au lieu de nier les désirs et la vie en ce monde, ces doctrines acceptent les réalités de la vie telles qu'elles sont et révèlent la façon de les transformer en causes d'illumination. « Les désirs terrestres sont l'illumination » est un principe profond qui nous apprend à ne pas éradiquer nos désirs ou à ne pas les considérer comme des fautes, mais à les élever afin de parvenir à un état de vie plus noble.

Les dix états

Pour mieux comprendre la vision bouddhique de la vie, il convient d'étudier le concept des dix états. Les six premiers d'entre eux dérivent des six voies de la transmigration telles qu'elles étaient définies dans l'Inde antique : ces six inondes, ou voies, sont ceux de l'enfer, des esprits affamés (avidité), des animaux (animalité), des asuras (colère), des humains (humanité) et des êtres célestes (ciel). On pensait que les êtres humains, plongés dans l'obscurité, naissaient dans un monde ou royaume particulier en fonction des actes accomplis dans leur vie passée, et qu'ils répétaient sans cesse le cycle de la naissance et de la mort au sein de ces six voies. Même celui qui naissait clans le monde le plus élevé (le ciel) ne pouvait y demeurer longtemps ; une fois sa bonne fortune épuisée, il retombait dans un état de vie plus bas.

On pourrait comparer la transmigration dans les six voies un va-et-vient de palier en palier à l'intérieur d'un immeuble de six étages fermé de l'extérieur. Au sommet se trouve le ciel et, en dessous, les étages représentant les autres mondes, jusqu'à l'enfer, au rez-de-chaussée. Chaque étage est relié à tous les autres. Confinés dans ce bâtiment, les êtres humains poursuivent éternellement leur mouvement d'ascension et de descente. ils peuvent goûter un certain confort à hauteur des étages supérieurs - ciel et humanité - mais ne peuvent y rester indéfiniment.

Ce cycle éternel, image d'un monde éphémère et instable, effrayait les habitants de l'Inde antique. Ils aspiraient ardemment à se libérer de l'influence du karma qui les enchaînait au monde ordinaire. En exposant les quatre nobles vérités et l'octuple noble chemin, Shakyamuni leur offrit la promesse d'une issue. Du moins, en apparence. Car ce qui semblait un moyen de sortir de la transmigration à travers les six voies était en réalité une porte ouvrant sur la vérité du bouddhisme.

Notre monde est en soi une manifestation des six voies. Essayer d'y échapper est futile et ne permet pas d'atteindre l'illumination. Mais les personnes ordinaires étaient incapables de le comprendre et, à titre d'expédient, Shakyamuni enseigna d'abord que l'on pouvait échapper au cycle de la naissance et de la mort en éradiquant à la fois les désirs et la vie. Affinant le concept des six voies, le bouddhisme explique qu'il ne s'agit pas seulement de mondes extérieurs mais aussi d'états intérieurs. Ainsi, l'animalité correspond d'une part aux animaux ou à leur monde et, d'autre part, à un état où nous, êtres humains, ne sommes motivés que par les désirs instinctifs. Voici ce que dit le maître bouddhiste japonais du XIIIe siècle, Nichiren, dont nous reparlerons par la suite, à propos de ces six voies : « Quand nous regardons le visage des autres, il nous paraît tantôt joyeux, tantôt furieux, tantôt calme. Parfois ce visage exprime l'avidité, parfois la stupidité, parfois la méchanceté. La fureur est le monde de l'enfer ; la convoitise, le monde de l'avidité ; la bêtise, le monde de l'animalité ; la méchanceté, le monde de la colère ; la joie, le monde du bonheur temporaire, et le calme, le monde de l'humanité. »

Tant que nous résidons parmi les six voies, nous sommes en grande partie dominés par les changements au sein de notre environnement. Mais si, tout en transmigrant parmi les six voies, nous parvenons à éveiller notre sagesse et notre lucidité pour appréhender la véritable nature de notre vie, nous pouvons manifester l'état de bouddha - joyau suprême contenu dans les profondeurs de notre être. L'accession à cette condition de vie plus élevée qui transcende les six voies inférieures nécessite des efforts vigoureux. Le bouddhisme cite trois états intermédiaires entre les six états inférieurs et la boddhéité : l'étude (le monde des auditeurs), l'éveil personnel (de ceux qui sont éveillés à la cause) et l'état de bodhisattva.

L'état d'étude, grâce à l'apprentissage et à l'étude, nous permet de nous éveiller à l'impermanence de toutes choses. Avec l'état d'éveil personnel, nous percevons cette impermanence par notre propre observation des phénomènes naturels, tels que le flétrissement des fleurs ou la chute des feuilles. Dans l'état de bodhisattva, nous nous consacrons à aider les autres par compassion, et accomplissons des actions altruistes pour leur bien. À propos de ces trois états, Nichiren écrit : « L'impermanence de toutes choses en ce monde nous apparaît très clairement. N'est-ce pas parce que les états des deux véhicules sont contenus dans l'état d'humanité ? Même un homme cruel et malfaisant peut aimer sa femme et ses enfants. En lui aussi se trouve une parcelle de l'état de bodhisattva. »

Le dixième état

Si nous ajoutons les trois états de vie les plus élevés aux six les plus bas, nous obtenons neuf états différents, de l'état d'enfèr à celui de bodhisattva. Ensemble, ces neuf états (ou neuf mondes) représentent les diverses conditions des simples mortels. Au-delà de ces neuf états, inhérents à tous les êtres humains, se trouve l'état de vie le plus élevé, qui incarne les quatre vertus de l'éveil : éternité, bonheur, véritable soi et pureté. Il s'agit de la boddhéité, état qui demeure sous forme potentielle dans la vie humaine s'il n'est pas développé par la pratique du bouddhisme. Quand nous manifestons ce grand potentiel, les neuf états de vie caractéristiques des simples mortels ne disparaissent pas, comme on le pense généralement ; au contraire, tous se retrouvent sous l'influence de l'état de bouddha. Ainsi, les neuf états contribuent simultanément, de la façon qui leur est propre, à l'édification de notre bonheur personnel et de celui des autres.

En bref, l'état de bouddha est un état de bonheur absolu et indestructible. Le bonheur « ordinaire », en revanche, n'est qu'un bonheur relatif. Par rapport à la pauvreté, la maladie ou la guerre, richesse, santé et paix représentent toutes des exemples de bonheur relatif, un bonheur nécessitant certaines conditions extérieures.

Quand ces conditions disparaissent, notre bonheur s'évanouit ; en cas de grave revers, nous pouvons même faire l'expérience du désespoir. Quelles que soient notre richesse, notre sécurité financière, même si nous avons une famille heureuse et un bon travail, le bonheur que nous connaissons alors ne peut en aucun cas être considéré comme éternel. Qui plus est, notre situation, favorable par rapport à d'autres, peut engendrer envie et jalousie, et causer ainsi notre malheur. De telles limites et incertitudes, inhérentes au bonheur temporaire, sont caractéristiques de la vie en ce monde.

En revanche, le bonheur absolu propre à l'état de bouddha n'est pas affecté par les changements de circonstances ou les difficultés. Bien qu'il n'implique pas en soi une libération totale des souffrances et épreuves, il est caractérisé par une force vitale intense et vigoureuse et par une sagesse abondante qui permettent de se lancer des défis et de surmonter toutes les souffrances et difficultés. En faisant nôtre un tel état, nous pouvons vivre avec une confiance inébranlable. L'état de bouddha implique aussi une profonde compassion envers les autres et une sagesse illimitée. Tous les éléments d'une vie humaine, au sens le plus authentique, se trouvent en fait contenus dans l'état de bouddha.

Révéler et concrétiser cet état suprême, voilà ce que l'on appelle « atteindre » la boddhéité, but ultime de la pratique bouddhique. La quête de notre seule illumination ne s'accorde donc pas avec la voie ou l'esprit du bouddhisme. Le bouddhisme mahayana expose l'importance d'enseigner et d'encourager les autres à rechercher l'illumination. Il nous exhorte à nous consacrer, en unité d'esprit avec les autres, à la pratique bouddhique - autrement dit, à pratiquer pour nous-mêmes et pour les autres. Ces deux facettes de la pratique bouddhique sont aussi indispensables l'une à l'autre que les deux ailes d'un oiseau. Les efforts pour améliorer la société et l'environnement dérivent donc naturellement de nos efforts intérieurs pour atteindre la boddhéité. Selon le bouddhisme, la vie et son environnement sont essentiellement un, ou inséparables. C'est pourquoi, tout en recherchant l'éveil personnel, les bouddhistes s'évertuent constamment à apporter paix et prospérité à leurs sociétés et pays respectifs, en fait, au monde entier. Établir une paix globale durable et la prospérité est le but sous-jacent à la propagation du bouddhisme dans toute la société. Manifester la nature de bouddha qui nous est inhérente offre ainsi la solution fondamentale non seulement aux quatre souffrances universelles - naissance, vieillesse, maladie et mort - mais aussi, plus largement, à toutes les autres souffrances.

La religion selon Nichiren

Dans le Japon du XIIIe siècle, Nichiren a promulgué les idées que nous venons de développer, aujourd'hui incarnées par des millions de gens dans près de deux cents pays. Pourtant, malgré ce vaste mouvement de propagation, nombreux sont ceux qui ne savent encore rien, ou pas grand-chose, des enseignements de Nichiren.

Ces enseignements ont par ailleurs été parfois mal appliqués et même exploités dans le passé, notamment par les autorités militaristes au Japon qui les présentèrent avec éclat sous le jour de l'ultranationalisme et d'un patriotisme exacerbé. De ce fait, certains décrivent aujourd'hui les enseignements de Nichiren comme exclusivistes et sectaires. Rien n'est plus éloigné de la réalité.

Nichiren a vécu au cours d'une période de bouleversements sociaux. Désastres naturels, épidémies, famine et menace d'une invasion étrangère terrifiaient la population du Japon. Nichiren était convaincu que ces troubles s'abattaient sur le pays parce que les maîtres bouddhistes de son temps ne comprenaient et n'enseignaient pas la signification du Sûtra du Lotus. Il écrivit plusieurs discours et lettres pour exposer ses conceptions, et il critiqua vigoureusement le gouvernement et d'autres maîtres bouddhistes, engendrant une telle animosité qu'il fut banni à deux reprises.

Toute religion est convaincue de la parfaite rectitude de ses enseignements. Elle peut donc d'autant plus facilement égarer les êtres humains. Parfaitement lucide, Nichiren lutta pour réfuter ce qui, dans la religion, interdit d'accéder à la voie du plein éveil. ll n'attaqua pas pour autant les disciples d'écoles bouddhiques particulières, et son but n'était pas non plus de se contenter de développer sa propre école.

La critique de Nichiren se trouve résumée dans quatre maximes qui révèlent les déséquilibres engendrés par certains archétypes religieux et offrent une critique raisonnée de la religion, en dévoilant avec une grande rigueur les sources de l'autosatisfaction et de l'autoritarisme religieux. Une religion est pervertie, enseigne Nichiren, lorsque l'on y privilégie de manière dogmatique l'un des concepts suivants :

  • rechercher le salut grâce au pouvoir extérieur d'un être absolu,
  • rechercher l'illumination à travers la perception directe de son propre esprit et en se contentant de son éveil personnel,
  • rechercher des bienfaits dans cette vie par des moyens occultes,
  • se laisser dominer par des préceptes ou des règles.

L'enseignement parfaitement équilibré ne succombe à aucun de ces extrêmes. Il expose au contraire la fusion des forces interne et externe comme moyen de transformer la vie individuelle ainsi que l'environnement qui l'entoure. Selon les conceptions de Nichiren, une religion pleinement épanouie présente un équilibre parfait et incorpore harmonieusement les caractéristiques fondamentales propres à la religion, sans préjugé ni distorsion.

Aujourd'hui, l'application des quatre maximes de Nichiren ne consiste pas simplement à réfuter les écoles bouddhiques japonaises, mais à pleinement développer le pouvoir positif de la vie humaine. Son enseignement transcende les frontières étroites d'une simple école. Il offre une religion destinée à toute l'humanité.

Nam Myoho Renge Kyo

Nichiren a écrit : « Les quatre faces [de la Tour aux trésors] représentent les quatre souffrances de la naissance, de la vieillesse, de la maladie et de la mort. Ces quatre aspects de la vie ornent la tour de nos vies individuelles. En récitant Nam Myoho Renge Kyo à travers la naissance, la vieillesse, la maladie et la mort, nous pouvons faire jaillir [de notre vie] le parfum des quatre vertus [éternité, bonheur, véritable soi et pureté]. »

La Tour aux trésors, image décrite dans le Sûtra du lotus, est une gigantesque tour dotée de sept sortes de trésors. Elle évoque la dignité solennelle de la vie humaine et symbolise l'existence de ceux qui manifestent la boddhéité inhérente à leur vie. Comme Nichiren Daishonin l'a enseigné, on peut transformer les quatre souffrances en quatre vertus émanant des profondeurs de notre être.

Nous verrons que Nam Myoho Renge Kyo désigne la Loi ultime de la vie et de l'univers, constituant ainsi la cause pour que tous les êtres parviennent à l'éveil. Plus spécifiquement, nam est une expression de dévotion, et Myôhô Renge Kyô, titre du Sûtra du Lotus, est le nom de la réalité ultime. Nichiren interpréta le Sûtra du Lotus, dans son intégralité, comme une clarification de Nam Myoho Renge Kyo.

Ce sûtra sans équivalent réfute l'idée que Shakyamuni fut le premier à atteindre l'illumination sous le nom de Siddharta, au VIe siècle avant notre ère en Inde, dévoilant au contraire qu'il était bouddha depuis un passé incommensurable. Cet enseignement révèle ainsi que l'état de bouddha existe éternellement dans la vie de tous les êtres humains. En d'autres termes, atteindre la boddhéité ne signifie pas devenir un être d'exception mais manifester simplement l'état de bouddha inhérent à sa propre vie.

Le but ultime du bouddhisme est de permettre à tous les êtres humains de s'éveiller à la véritable nature de la vie. Cette vérité, énoncée dans bien des sûtras, ne peut cependant être totalement révélée par les mots. Shakyamuni lui-même s'y éveilla non par les mots mais en se consacrant à toutes sortes de pratiques et en s'engageant finalement dans la méditation sous ce que l'on appelle aujourd'hui l'arbre boddhi (ou bo). Cependant, avant même d'avoir atteint illumination, il avait en lui la vérité ultime et la sagesse permettant de la percevoir. Shakyamuni fit effectivement apparaître l'une et l'autre, se libérant ainsi des entraves du désir et de l'illusion. Il lui parut cependant impossible de transmettre cette vérité uniquement par les mots. Tout en exposant ses enseignements, Shakyamuni prescrivit diverses pratiques pour permettre à ses disciples de les comprendre.

De même, nous ne pouvons atteindre aujourd'hui l'illumination qu'en nous consacrant assidûment à la pratique bouddhique. C'est pourquoi pratique et étude sont l'une et l'autre indispensables. On ne peut parvenir à l'illumination par la seule pratique de la méditation ou en se cantonnant à l'étude des enseignements bouddhiques : les deux sont également nécessaires.

Dans le Sûtra du Lotus, Shakyamuni a exposé la vérité ultime. Bien que ce sûtra soit composé de milliers de mots, pas un seul de ces mots ou de ces formules ne peut la définir clairement. Shakyamuni espérait que ses disciples et futurs adeptes s'éveilleraient à la vérité ultime en se consacrant aux pratiques qu'il avait prescrites. Ces pratiques requièrent une immense patience et des efforts qui impliquent une croyance et une confiance totales dans le Bouddha et dans son enseignement. Une telle voie signifie aussi renoncer à la vie séculière et consacrer tout son temps à la pratique bouddhique. C'est pourquoi, pendant des siècles, les seules personnes susceptibles de s'engager pleinement dans la pratique bouddhique étaient des moines, des prêtres et des nonnes. Les laïcs les soutenaient sur le plan financier et matériel, accumulant ainsi beaucoup de bon karma, mais n'espéraient généralement pas atteindre l'illumination dans leur existence présente.

Nichiren cristallisa sous une forme universellement accessible la vérité ultime exposée dans le Sûtra du Lotus, ouvrant ainsi à tous la voie de l'éveil, ou boddhéité. Il a clarifié et exprimé verbalement la vérité ultime de la vie - la loi de Nam Myoho Renge Kyo. Ce mantra inclut les deux aspects essentiels du bouddhisme : la vérité elle-même et la pratique pour développer la sagesse permettant de s'éveiller à cette vérité. Nichiren a enseigné à ses disciples la croyance en Nam Myoho Renge Kyo et la pratique consistant à réciter cette phrase. Nam Myoho Renge Kyo représente donc le but de la pratique - et le but de Shakyamuni et de tous les autres bouddhas également - ainsi que le moyen de parvenir à ce but.

Je suis convaincu que Shakyamuni et Nichiren étaient l'un et l'autre éveillés à la même vérité, et que si leurs enseignements sont distincts, c'est, entre autres, parce qu'ils ont vécu dans des périodes et des cultures différentes, et que leurs auditeurs n'avaient pas les mêmes caractéristiques. Leur illumination est vraiment universelle dans le sens où toute l'humanité peut la partager en accomplissant la pratique bouddhique correcte. On peut donc dire que les enseignements de Nichiren incluent tous les enseignements bouddhiques. Ces derniers furent d'abord exposés par Shakyamuni, avant d'être propagés par ses successeurs. C'est pourquoi je me réfère dans ce livre aux enseignements de Shakyamuni, Nichiren, Nagarjuna, T'ien-t'ai et d'autres maîtres bouddhistes.

Le bouddhisme consiste à la fois à reconnaître la nature de bouddha inhérente à tous les êtres, et à établir une méthode concrète pour la faire apparaître, afin que chacun puisse donner à sa vie la plus grande signification. La réforme du monde intérieur de l'être humain - ce que nous appelons « révolution humaine » dans la Soka Gakkai - se justifie tout particulièrement dans notre civilisation moderne, qui semble depuis longtemps s'embourber sur le plan spirituel. Nous pouvons échapper à cette situation en faisant jaillir le potentiel humain suprême, présent en chacun de nous.

L'approche bouddhique permet de saisir la véritable nature des problèmes fondamentaux de l'existence et de trouver les moyens de les résoudre dans nos vies personnelles.




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