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Dans les jardins du musée Fuji de Tokyo, situé dans une ville nichée dans la verdure en banlieue ouest de Tokyo, se dressent deux statues majestueuses : Minerve et Mars. Minerve incarne bien entendu la sagesse et les arts et la chouette, symbole de sa clairvoyance, est bien présente à ses côtés. Mars, dieu de la Guerre, est revêtu d'une lourde armure. Chaque fois que je contemple ces deux statues, hautes d'environ deux mètres, une foule de souvenirs très nets me revient en mémoire : c'est M. René Huyghe qui avait fait venir ces statues. En effet, il avait fait réaliser une copie de celles qui se trouvaient à l'entrée du musée Jacquemart-André, dont il était directeur, et leur avait fait traverser les océans jusqu'au musée Fuji de Tokyo que j'avais fondé. C'était en automne 1990. A l'époque, notre amitié s'était déjà approfondie au fil des nombreux entretiens que nous avions eus depuis seize ans, à Paris et à Tokyo, et M. Huyghe souhaitait laisser pour l'éternité une preuve concrète de cette amitié. Il a ainsi fait don de ces deux statues. Ce cadeau exprime donc toute la sincérité de M. Huyghe. Les statues sont placées à côté d'un cerisier, le « Cerisier de M. Huyghe », que j'avais planté trois ans plus tôt en témoignage de mon amitié pour lui. Le message que m'adressait ce grand historien d'art à travers ces statues m'était allé droit au coeur. D'un côté, le symbole de la sagesse et des arts, la force spirituelle ; de l'autre, l'incarnation de la force matérielle et superficielle symbolisée par la violence armée. Dans un poème épique d'Homère, les deux dieux s'affrontent sur un champ de bataille et c'est finalement Mars qui tombe. Autrement dit, la force spirituelle l'emporte sur la force matérielle. Ce combat entre Minerve et Mars constituait également le thème essentiel de notre dialogue. D'un commun accord, nous avions surnommé l'ensemble de nos entretiens Lutte pour la victoire spirituelle, mais M. Huyghe a été enchanté du titre officiel donné au recueil publié de ces entretiens : La nuit appelle l'aurore. Les ténèbres de notre époque sont insondables. Quelle est leur origine ? Jusqu'à quand perdureront-elles ? Nous reconnaissons qu'elles trouvent leur source dans les tréfonds de la vie humaine. Par conséquent, en faisant pénétrer la lumière dans ces sombres recoins de l'être humain, nous désirions trouver le moyen permettant de transformer la nuit de la « civilisation matérielle » en une aurore de la « civilisation spirituelle ». Tel était l'objet de ce dialogue. L’aspect qui me semblait le plus intéressant était que M. Huyghe, combattant au service de l‘art, analysait d'une manière on ne peut plus limpide les problèmes auxquels le monde était confronté et indiquait avec une extrême précision la direction que l'humanité devrait emprunter et ce, tout en développant librement ses théories artistiques. En se fondant sur les deux notions de « qualité » et de « quantité », il n'a cessé d'insister sur la nécessité de purifier l'esprit humain afin de le libérer des idées privilégiant la « quantité », pour entrer dans le domaine de la « qualité » la plus noble. J'ai toujours perçu dans son discours une profonde métaphysique. Les arts sont les marches que notre esprit doit gravir pour accéder au « sacré », pour reprendre une de ses expressions. Cette idée rejoint ces paroles significatives que Cézanne, grand rénovateur de la peinture moderne, prononça l'année de sa mort : « A mon âge, on songe à l'éternité. La peinture jusqu'au bout, mais il faut de la religion. » (1) Si notre dialogue sur l'art et la religion s'est déroulé dans une atmosphère de profonde sympathie mutuelle, c'est parce qu'on retrouve, au plus profond de ces deux domaines, la même pulsation de la vie. Cela m'a conduit simultanément à réfléchir au sens du dialogue entre personnes issues de milieux spirituels différents : civilisations occidentale et orientale, humanisme chrétien et bouddhique... Je puis aujourd'hui affirmer avec certitude, en me fondant sur toutes mes expériences, que ce genre de dialogue amène inéluctablement à découvrir une grande concordance de vues entre tous les interlocuteurs qui aspirent à la paix et au bonheur de l’humanité. Le monde semble être entré dans une époque où les religions reprennent droit de cité. On présumait que plus la modernisation avancerait, moins les religions exerceraient d'influence dans la société, mais la réalité est tout autre. Les religions excluent parfois ce qui est différent d’elles. Il est vrai que dans l’Histoire, cette intolérance et cette hypocrisie ont souvent fait le lit de la violence et des guerres de religion. On ne le sait que trop bien : dans de nombreuses régions de notre planète, cette tragédie se reproduit encore de nos jours. Que la religion elle-même soit source de violence est totalement contraire à l’ordre des choses. La mission d’un homme et d’une femme de religion n’est-elle pas, non pas d’armer les gens, mais de les doter du plus grand respect pour la vie, autrement dit, de les inciter à se consacrer à l’établissement de la paix ? Quoi qu’il en soit, si une religion, quelle qu’elle soit, se renferme dans sa coquille, cela risque de favoriser la tendance à la division qui prévaut dans le monde. Pour ma part, j’ai toujours agi dans le monde entier avec la conviction absolue que le dialogue, inspiré par la philosophie de la dignité de la vie prônée par le bouddhisme, peut jouer un rôle de catalyseur pour transformer la division en union. Et R. Huyghe fut l’un de ceux qui comprirent le mieux ce sentiment qui m’habite depuis toujours. Les phrases qu’il a prononcées dans la conclusion de notre ouvrage montrent bien la nature essentielle du lien qui nous unissait ; nous étions deux camarades dans le combat pour la victoire de la force spirituelle : « Qu’ayant suivi des chemins si différents depuis nos origines, reçu des formations mentales si diverses, nous convergions ainsi vers des convictions analogues, n’est-ce pas le signe que nous pressentons une vérité qui pourrait être, toujours insaisissable, toujours masquée, la Vérité ? » Le « Cerisier de R. Huyghe » dépasse maintenant le toit du musée Fuji de Tokyo. Chaque année, au printemps, il nous offre un magnifique spectacle, avec la profusion de ses fleurs roses enveloppant, avec élégance et beauté, les statues de Minerve et de Mars érigées près de lui. Les Editions du Rocher publient aujourd’hui une nouvelle édition française de notre livre. Ce nouvel ouvrage rejoint dans mon cœur ce monument qui témoigne de notre amitié éternelle. Enfin, j’exprime mes plus profonds remerciements à notre éditeur M. Jean-Paul Bertrand, qui a fait progresser avec la plus vive sympathie le projet de réédition de ce livre et fait montre à mon égard d’une amitié et d’une compréhension constantes.
(1). DENIS Maurice, Journal, tome 2, 26 janvier 1906, Paris, La Colombe, 1957, p. 30.
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