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Peut-être l'humanité n'a-t-elle jamais été mise en présence de problèmes aussi vastes que ceux qui s'imposent à elle aujourd'hui. Non seulement notre esprit, s'il est lucide, est amené par l'extension des connaissances historiques, surtout depuis le XIXe siècle, à dominer le temps et à situer notre époque au sein d'un développement continu qui se déroule depuis des millénaires, mais il est poussé par l'extension des rapports internationaux et par celui de l'information et des mass média à « penser le monde ». Il y a plusieurs années que Paul Morand pouvait intituler un de ses livres : « Rien que la Terre ». Les groupes humains, plus ou moins étendus, pendant des millénaires, n'ont voulu connaître que leurs propres besoins, leurs appétits, leurs coutumes, leurs croyances - les imposer aux autres ou ignorer, rejeter ceux des autres. Les religions qui, à l'intérieur des ensembles de nations qu'elles englobaient, surplombaient leurs querelles et parvenaient à grouper leur diversité ne se bornaient pas à se nier réciproquement, mais elles engendraient de nouveau heurts, de nouveaux combats, devenus des « guerres » saintes. Le Christianisme et l'islam s'affrontaient âprement, cependant qu'au sein des religions mêmes, les sectes s'entredévoraient. De nos jours, une conscience plus universelle se dégage. Par-delà les querelles politiques, par-delà les conflits nationaux, économiques ou armés, s'impose une notion commune, celle d'une crise mondiale qui nous entraîne tous dans la même aventure, solidairement. Parallèlement sont mieux mesurées son originalité et son importance à l'échelle des siècles : nous comprenons qu'elle est sans exemple dans le passé et qu'elle engage tout notre futur, à nous habitants de la Terre. Il importe donc d'avoir une vue d'ensemble de ses caractères, de ses effets, mais aussi de ses causes, comme des réformes qu'elle exige de l'homme pour être conjurée. Et cette vue d'ensemble ne requiert-elle pas d'être esquissée par la confrontation et le rapprochement de pensées venues des deux extrêmes du monde, de deux pensées marquées par des traditions, des cultures, des religions aussi distinctes que possible et immémorialement différentes comme le sont celles de l'Orient (même de l'Extrême-Orient) et de l'Occident, mais dans un commun effort d'objectivité ? De là est venue l'idée du présent dialogue, dont le président Daisaku Ikeda a pris l'initiative. Chargé de diriger une des formes les plus répandues de la pensée bouddhique, puisqu'il a été président avant de devenir récemment président d'honneur de la Soka Gakkai, qui compte six millions de membres actifs au Japon, sans parler des dix mille autres qui se situent en Occident. le Président lkeda est à la fois héritier et responsable d'une haute tradition spirituelle, mais attentif aux grands problèmes du monde moderne. De ceux-ci, il a conféré avec des personnalités telles que MM. Kissinger, Kossiguine, Hua-Guo-Tong, le chef d'Etat chinois ou le Secrétaire général de l'O.N.U., M. Kurt Waldheim. Il est donc plus apte que quiconque à mettre face à face les problèmes neufs d'aujourd'hui et le legs du passé et de sa spiritualité. Il a eu l'idée d'engager, en des livres successifs, le dialogue avec des représentants de la pensée occidentale. Il en est résulté un premier livre, Choose Life, où sont fixés ses entretiens avec le grand historien anglais Toynbee, homme des hautes synthèses, dont ce fut la dernière oeuvre. La première édition parut en 1976. Puis Daisaku Ikeda s'est tourné vers la France : si la mort d'André Malraux a arrêté le projet d'un ouvrage analogue, du moins le présent volume est-il l'aboutissement du travail commun que nous avons poursuivi. L'Italie entrera ensuite en lice, avec la confrontation que D. Ikeda a menée avec le comte Peccei, président du Club de Rome, ce centre essentiel de réflexion sur les remèdes à apporter au déséquilibre croissant de la civilisation actuelle. Ce déséquilibre est devenu tellement patent qu'en quelques années il a répandu et fait accepter la notion d'une Crise de la Civilisation. L'Occident a eu de la peine à l'admettre : durant plus d'un siècle, il avait entonné un chant triomphal d'optimisme glorifiant, sans ombre de scrupule, le mythe du progrès en marche incessante par le développement de la Science. Il s'est tu progressivement pour faire place à la montée inverse d'une inquiétude, nourrie des déceptions du présent et des appréhensions sur l'avenir. Des voix isolées et prémonitoires s'étaient déjà élevées, voici quelques décennies et annonçaient la venue d'une crise. Elles n'étaient encore écoutées qu'avec scepticisme. Mais, de plus en plus, la Crise est apparue dans toute son évidence et a étendu ses ravages : crise économique d'abord, mais aussi crise des meurs, crise de la pensée, en bref crise de civilisation et peut-être même crise de la Civilisation. Ainsi, une marée inverse a succédé à la vague du Progrès, a répandu le doute, suscité une angoisse qui semble surtout frapper les jeunes générations, les plus exposées puisqu'elles montent en ligne. On constate alors que, dans la pensée commune, une évidence radicalement inverse s'est substituée à celle qui régnait encore au début de ce siècle. Et elle s'empare du monde entier : jadis, les continents s'isolaient dans leurs traditions et leurs problèmes propres et les contacts plus ou moins périodiques qui s'établissaient entre eux n'amenaient guère que des curiosités superficielles ou la confrontation du plus fort avec le plus faible. L'Europe était ainsi passée de l'exotisme au colonialisme. Aujourd'hui, les peuples qui avaient le mieux préservé leur syncrétisme, leurs façons de penser, de croire, de vivre et leur autonomie spirituelle tombent tour à tour dans l'énorme chaudron où bout la communauté économique et technique moderne. D'abord tentés de rattraper l'avance qu'ils reconnaissent à l'Europe et à son rejet, l'Amérique, ils plient leurs moeurs à se calquer sur les leurs, ils adoptent leur mode de vie rationaliste et mécanique. Mais, à mesure qu'ils assouvissent par cette imitation leur appétit de « progrès », ils expérimentent la contrepartie profonde des avantages extérieurs et brillants qu'ils acquièrent. Et ils entrent, à leur tour, dans la Crise. Une commune expérience leur enseigne la valeur relative de ce qu'ils ont perdu. Ils découvrent qu'en apprenant à assouvir de plus en plus leurs besoins matériels, positifs, ils creusent en eux un vide intérieur, un gouffre où s'écroule tout ce qui les soutenait grâce à l'exercice d'une vie spirituelle. Ces deux entités, la Matière et l'Esprit, les placent en face d'un choix douloureux et irréversible. Telle est, exemplairement, la cause profonde de la révolte de l'Iran contre le Shah, qui entendait le convertir à marches redoublées au mode de vie occidental. Ainsi la Crise, par-delà les analyses spécialisées des économistes ou des politiques, des sociologues ou des psychologues, devient comme une rumeur d'arrière-plan que l'on entend s'élever, ainsi que le murmure d'une grande voix collective et confuse, grondant devant les menaces et dénonçant une lacune, un manque : la privation des élans issus des profondeurs intérieures, des sources vives de l'âme, de tout ce qui a nourri le sens constant du Sacré. Alors que tant d'analyses spécialisées amenuisent le phénomène et en égarent l'explication en le soumettant à un angle de vision trop particulier et à un système théorique déjà élaboré, il convient de lui redonner toute son ampleur et sa vérité générale ; nous l'avons tenté ici. Toutefois, la diversité des interlocuteurs auxquels le président Ikeda a voulu se confronter lui a permis de pousser son enquête dans des directions différentes et d'aborder sous divers « éclairages » la crise qui nous préoccupe. Il est évident que le présent dialogue devait faire une place particulière à l'art, qui a toujours été mon principal champ d'études. Cela aurait pu n'être qu'une concession à la spécialité de l'interlocuteur. C'est davantage : il se trouve que l'art de par sa nature et sa fonction, repose sur les facultés qui sont le plus menacées par notre civilisation rationnelle, objective et communautaire, et dont la restauration est nécessaire pour rétablir l'équilibre humain compromis : ce sont, entre autres, l'intuition, l'imagination créatrice, la sensibilité, la personnalité, la perception du subjectif et du qualitatif... La présence insistante de l'art dans notre dialogue, même si elle reste tacite, prévient notre analyse de s'engager dans des voies dont notre temps subit trop la tentation et qui reflètent encore ses obsessions, telles que l'économie, la sociologie, la politique ; peut-être lui facilite-t-elle l'accès au cœur du problème. C'est, du moins, mon espoir, et même ma conviction. A ce dialogue, qui aurait eu une tendance naturelle à vagabonder, il convenait d'imposer un fil directeur et une progression. Il part donc, et ce sera sa première partie, d'une constatation de la Crise où le monde s'enfonce chaque jour davantage ; il en relève d'abord l'évidence matérielle, manifestée dans le champ qui obsède le plus notre temps : l'économique, mais il en dégage la portée peut-être la plus grave, celle qui en fait une crise morale, une source de rupture intérieure. Il recherche alors en une seconde partie les origines du mal, le situe dans la perspective historique, où il se révèle coïncider avec la dernière des grandes mutations que la Civilisation a subies de loin en loin. Une troisième partie cherche à établir en quoi consiste le changement qui s'accomplit à travers nous, quelles modifications il tend à apporter à la nature humaine, soudain amputée de quelques-unes de ses ressources essentielles, progressivement atrophiées. Et, en conséquence, où placer le contrepoids salvateur qui pourrait rendre à l'homme cet équilibre, dont il se sent dangereusement dépossédé ? Les deux dernières parties sont alors consacrées à une esquisse des remèdes. La rééducation méthodique de l'individu est tout d'abord envisagée. Mais le dialogue est amené alors à supputer tout le parti qui peut et doit être tiré des ressources majeures, inhérentes à l'homme, dont elles sont l'exclusif apanage : l'une est constituée par l'Art, l'autre par la Religion ; entre eux existe un lien, constitué par le sens du Sacré. En face des problèmes posés par la Crise, le dogmatisme d'un système doit être proscrit. Son rationalisme participerait trop des dangers mêmes qu'il importe de cerner et de dénoncer. C'est l'avantage qu'apporte le dialogue : deux pensées s'y confrontent, distinctes, mais convergentes. Distinctes, puisqu'elles reflètent l'aboutissement de deux traditions aussi éloignées l'une de l'autre qu'il est possible - de toute la distance qui séculairement sépare l'Occident de l'Orient -, et pourtant convergentes, puisqu'à travers leurs itinéraires si radicalement différents, elles tendent à une conclusion similaire. Et cette conclusion tire toute sa force de l'évidence avec laquelle elle s'impose à la dualité dont elle est issue.
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