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ÉTUDE
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J'ai rencontré M. Gorbatchev pour la première fois en juillet 1990, au Kremlin. A l'époque, il était encore président de l'Union soviétique. L’impression que j'ai ressentie en le voyant correspondait exactement à l'image que je m'en faisais : un homme avec qui il était possible de dialoguer et de se comprendre ; et sa personnalité rayonnait de l'éclat d'une profonde spiritualité. Le professeur S. Cohen, de l'université de Princeton, a dit de lui que c'est un homme qui croit au pouvoir de la parole. En accord avec cette description, ce grand réformateur a été l'un des rares porte-drapeaux du soft power, ayant une confiance absolue dans la parole et le dialogue. A l'époque de la guerre froide, qui divisait le monde en deux camps antagonistes, Est et Ouest, le cercle vicieux de la méfiance, du soupçon et de la peur provoqué par le manque de dialogue entre les deux blocs a contribué de manière déterminante à enliser le monde dans le bourbier de la course aux armements nucléaires. Or, j'étais persuadé que si les dirigeants des Etats-Unis et de l'Union soviétique, les deux pays qui étaient à la tête de chaque camp, ne s'asseyaient pas à la même table pour discuter en toute franchise de l'avenir de l'humanité, la voie conduisant le monde à la paix ne s'ouvrirait jamais. Fort de cette conviction, j'ai proposé, à une époque encore « gelée » l'organisation d'une conférence américano-soviétique. C'est alors qu'un homme du nom de Mikhaïl Gorbatchev est apparu sur le devant de la scène politique internationale, armé de la parole et du dialogue, et donc du soft power, détruisant le rideau de fer soviétique de l'intérieur. Il fit de fréquentes et énergiques apparitions dans les médias occidentaux et finit par toucher le cœur des gens du monde entier par sa sincère volonté de dialogue, la franchise et la clarté de ses opinions, ainsi que par son sourire amical et éclatant. Lors de notre premier entretien, il m'a confié qu'il souhaitait intégrer des aspects spirituels, notamment moraux et éthiques, dans la sphère politique. Il m'a aussi exposé l'état d'avancement de la réforme qu'il menait grâce à la solidarité de nombreux intellectuels, qualifiant son travail d' « alliance entre la politique et la culture ». L’alliance du politique et du culturel - à mon sens, toute la noblesse de l'esprit de M. Gorbatchev se résume en ces mots, car rien n'était plus éloigné de la politique menée jusqu'alors par le Kremlin que les préoccupations morales et culturelles. Il a réussi à transformer radicalement cette orientation. Perçant les ténèbres du machiavélisme, foisonnant de trahisons et d'intrigues, pour y faire pénétrer la lumière de la culture et de la morale, il a activement promu une renaissance des valeurs spirituelles. C'est ce qui confère tout son éclat à la personnalité de M. Gorbatchev en tant qu'homme politique fidèle à ses convictions, et ce d'autant plus qu'il a remporté une victoire politique sur la guerre froide, en y mettant un point final. Je sens que cet esprit de M. Gorbatchev rejoint ce que les Français ont recherché à travers toute leur histoire : l'humanisme. La dualité entre « ce qui appartient à César » et « ce qui appartient à Dieu » est un thème récurrent de l'histoire spirituelle de l'Europe et même de l'humanité. Je suis cependant convaincu que le plein épanouissement de la spiritualité humaine ne deviendra possible que si l'on réussit à maintenir l'équilibre entre ces deux valeurs, politique et culture, en dépit d'une inévitable tension entre elles. Au cours des années trente, considérées parfois comme des « années rouges », où les idées socialistes étaient très en vogue, dans son Retour de l'URSS, André Gide dénonçait, avec une clairvoyance visionnaire, les méfaits du stalinisme. Nous évoquons cela dans ce dialogue. Il déclara fermement : « Il y a des choses plus importantes à mes yeux que moi-même ; plus importantes que I'URSS : c'est l'humanité, c'est son destin, c'est sa culture. »¹ Protégez l'humanité ! - ce cri de Gide ne constitue-t-il pas une préoccupation sous-jacente essentielle et récurrente dans la politique et la culture françaises ? Prenant position en faveur de la sauvegarde de l'humanité, les écrivains français du XXe siècle n'ont cessé de tirer la sonnette d'alarme et demandé de prêter attention à la politique, mus par un ardent désir de réformer la société actuelle. Ce fut le cas de Gide, Sartre, Camus, celui aussi d'André Malraux avec qui j'ai noué des liens d'amitié. Pour leur part, de nombreux hommes politiques - notamment Charles de Gaulle -, prêtaient une oreille attentive aux appels lancés par les intellectuels de quelque camp que ce soit. N'est-ce pas ainsi que s'est forgée la solide tradition de l'humanisme français ? Si l'activité spirituelle se dirige exclusivement vers le monde intérieur de l'individu et se cantonne dans une sphère strictement personnelle, elle finira par tolérer des atteintes à la dignité humaine commises par l'armée ou par l'état. De même, si les dirigeants politiques ne sont pas guidés par la Muse, par la déesse de la Poésie, ils deviendront sourds à la volonté du peuple et par la suite la politique se transformera en une tragédie stérile où s'affronteront divers pouvoirs, dans une parfaite indifférence au sort du peuple. FONT-FAMILY: Arial; mso-bidi-font-size: 12.0pt">C'est dans une lutte spirituelle sans répit, où des êtres humains n'hésitent pas à élever la voix, à opposer à la force contraignante des états et des armées, celle de la persuasion et du dialogue, que réside l'éclat de l'humanisme. Le philosophe Raymond Aron déclarait dans une interview accordée au journal Le Monde que le fait qu'à Paris des hommes de lettres côtoient des hommes politiques était en soi une richesse. Je ne puis m'empêcher de penser que l'existence de cet équilibre subtil entre culture et politique, et la confrontation de ces deux éléments dans une tradition humaniste est ce qui fait le secret du « charme français ». Et cela rejoint les « valeurs universelles » auxquelles M. Gorbatchev consacre toute son énergie, aujourd’hui encore, longtemps après avoir quitté ses fonctions présidentielles. La plus grande contribution de M. Gorbatchev consiste selon moi dans le fait qu’il n’a cessé de répandre activement la lumière universelle de la spiritualité humaine dans la perspective du XXIe siècle. La richesse de sa personnalité, qui dépasse largement le seul domaine de la politique, nous a permis de dialoguer en toute liberté, passant de réflexions politiques à des considérations d’ordre culturel et inversement. Nous avons eu un immense plaisir à dialoguer sur les leçons morales et spirituelles léguées par le XXe siècle, en confrontant, dans un échange stimulant, idéologie socialiste russe et bouddhisme, les deux systèmes philosophiques sur lesquels nous nous appuyons. Au mois de novembre 1997, à l’occasion de la publication en japonais de ce livre de dialogues, M. Gorbatchev a prononcé à Osaka un discours intitulé : « A la recherche d’un nouvel humanisme - le défi planétaire que doit relever un monde actuel en pleine mutation. » Il déclarait à cette occasion : « M. Ikeda et moi-même ne sommes pas des fatalistes. Nous croyons en la force de la bonne volonté des êtres humains et en leur raison. Nous croyons également qu’un homme politique responsable peut changer le destin de l’humanité et éliminer la menace qui la mène à sa destruction. C’est pour cela que nous avons osé rechercher ensemble le sens spirituel profond de l’humanisme, celui que l’humanité du XXe siècle n’a jamais connu. » Le grand objectif de M. Gorbatchev, « des valeurs pleinement universelles », n’est donc rien d’autre que l’éloquente conclusion de sa quête spirituelle. A l’aube du troisième millénaire, l’humanité aspire à voir se lever l’aurore d’un Nouvel Humanisme, qui mettra un terme à un cycle infernal, semblable au mythe de Sisyphe, entre haine et conciliation, destruction et construction, division et unification. Dans le même discours, M. Gorbatchev a lancé cet appel : « Le nouvel humanisme, les valeurs spirituelles doivent être recherchés à l’intérieur même de chaque individu. Les êtres humains devraient être le critère universel pour juger de la validité de toutes les thèses scientifiques, de toutes les théories et de toutes les idées. » Et il a conclu en ces termes : « Je souhaite que chacun et chacune d’entre nous, à quelque nation ou quelque groupe ethnique que nous appartenions, nous décidions de parvenir à cet humanisme. » Je crois que cette exhortation résume bien le vœu formulé par M. Gorbatchev au cours de notre dialogue. C’est également mon désir, moi qui me suis toujours efforcé, dans la mesure de mes moyens limités, grâce au pouvoir du dialogue, d’ouvrir, sur un terrain encore inexploré, la voie qui mène à la paix. Si la lumière de cet humanisme devient perceptible aux lecteurs français à travers les pages de ce modeste ouvrage, M. Gorbatchev et moi-même en serons infiniment heureux. 1. Avant-propos de Retour de l'URSS, coll. La Pléiade (in OEuvres complètes d'André Gide, Souvenirs et voyages, Paris, Gallimard, 2001, p. 750).
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