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8.8.3. Culture et spiritualité - Lettres des quatre-saisons (Yasushi Inoué)
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              8.8.3. Culture et spiritualité - Lettres des quatre-saisons (Yasushi Inoué)
 8.8.3.2. Avant-propos de Burton Watson

 Avant-propos

Avant-propos de Burton WatsonOn reconnaît aujourd'hui largement l'existence d'un art de la correspondance. Celui-ci, comme la plupart des arts, est régi par des règles et conventions extrêmement strictes, même si celles-ci peuvent varier considérablement d'une culture à l'autre.

Cette rigidité du genre et la grande diversité des formules consacrées selon les pays peuvent rendre particulièrement déroutant un échange de lettres entre deux étrangers. Ainsi, lorsque j'ai commencé mes études au Japon, je me souviens avoir reçu une lettre d'un ami japonais commençant par cette mystérieuse formule : « Le ciel est haut et les chevaux sont gras. » A vrai dire, je m'attendais plutôt à ce qu'il me donne de ses nouvelles, mais j'appris plus tard qu'il s'agissait simplement d'une formule conventionnelle servant d'introduction aux lettres japonaises en automne, saison où le ciel clair paraît très élevé. L'usage au Japon veut en effet que toute forme de correspondance commence par un certain nombre d'observations banales sur la saison, destinées à établir un ton aimable et détendu. Ensuite, le mot sate indique au lecteur que l'on entre dans le vif du sujet.

Le langage épistolaire, avec ses expressions consacrées, est donc souvent étroitement lié aux coutumes et à l'histoire locales. Ainsi, l’œuvre qui va suivre s'intitule en japonais Shiki no Gansbo, c'est-à-dire, au sens le plus littéral, les Lettres des quatre saisons de l'oie sauvage. Pour comprendre cette allusion à l'oie sauvage, il faut connaître l'anecdote suivante : au Ier siècle avant notre ère, l'empereur chinois dépêcha un émissaire auprès des tribus nomades Xiongnu (dont il est question à la p. 32 de ce livre) du nord de la Chine. Les Xiongnu le retinrent prisonnier et firent croire à l'empereur qu'il était mort. Mais les Chinois répondirent qu'ils connaissaient le lieu de son incarcération, ce qui ne manqua pas de surprendre les nomades. On leur signifia alors qu'une oie sauvage avait été tuée dans le parc de chasse de l'empereur et qu'elle portait, attaché à sa patte, un message de l'émissaire prisonnier. Cette anecdote, rapportée dans l'un des plus célèbres classiques de l'histoire chinoise, a fait de l'oie sauvage un symbole épistolaire en Chine et au Japon.

Cependant, ces formules d'introduction et de conclusion ne constituent pas les seuls éléments distinctifs de cette forme de littérature. On notera par exemple que les lettres représentent généralement un échange entre deux personnes déjà intimes et partageant des références communes, ce qui autorise l'ellipse plus que dans d'autres formes de prose, notamment par des allusions à des personnes ou à des événements qui nécessiteraient des explications dans un contexte différent. En d'autres termes, une lettre peut adopter un ton si concis et personnalisé que le lecteur extérieur, ignorant le sujet véritable, se trouve confronté à une série d'énigmes.

Ajoutons encore que cette forme d'échange présuppose souvent un dynamisme interne. On ne se contente pas d'y parler de soi-même et d'y exposer ses réflexions personnelles, mais on fait aussi allusion aux informations contenues dans la lettre du correspondant. Réponses, témoignages de sympathie, conseils, accords ou désaccords, s'y trouvent exprimés. Ou encore les idées de l'autre engendrent de nouveaux champs de réflexion. Un échange de correspondance constitue donc une série de descriptions ou de réflexions qui s'élaborent à deux, selon un principe d'alternance.

Enfin, mode d'expression plutôt informel, la lettre permet de passer d'un sujet à l'autre en toute fantaisie. Elle ne prétend nullement mener un raisonnement logique à son terme. Une telle démarche risquerait d'ailleurs de surprendre le destinataire, sinon de le vexer. La lettre représente plutôt un moyen idéal pour lancer de nouvelles idées, surtout si l'on a la chance d'avoir un correspondant réceptif à qui l'on peut rapporter des impressions ou des événements sur le vif, sans craindre de paraître un peu excessif ou irrationnel.

En bref, la lettre se veut un genre très souple et personnalisé qui ne vise pas tant à véhiculer des idées ou des faits que la personnalité de celui qui les exprime. Au-delà de tous les sujets abordés, c'est l'auteur lui-même qui importe le plus. Aussi le destinataire se préoccupe-t-il davantage de son correspondant que du contenu.

C'est avec ce regard qu'il convient de lire cette œuvre composée uniquement d'un échange de correspondance entre deux amis. Il s'agit ici de deux personnalités de premier plan dans la société japonaise contemporaine, Daisaku Ikeda et Yasushi Inoue. M. Ikeda présidait encore il y a peu la Soka Gakkai, organisation bouddhiste laïque qui compte un grand nombre d'adhérents au Japon et à travers le monde. Il dirige aujourd'hui la Soka Gakkai lnternationale. En plus de ses activités dans les domaines religieux et social, M. lkeda est un auteur prolifique d'ouvrages consacrés au bouddhisme, ainsi que d'essais et de poèmes. M. lnoue, poète et romancier de grand renom, est surtout célèbre pour ses récits historiques. On lui doit notamment Tempyo no Iraka (La Tuile de Tempyô¹), un immense succès adapté au cinéma.

Dans les lettres qui suivent, les deux hommes se racontent leurs activités, et souvent leurs voyages, en Chine, en Europe, et dans d'autres pays. S'agissant d'écrivains, on lira également des commentaires mutuels sur leurs œuvres, ainsi que des réflexions sur des problèmes d'actualité ou des questions plus fondamentales, d'ordre social, philosophique et religieux. Ce va-et-vient d'idées constitue, je le répète, le cœur même du genre épistolaire.

Les lettres ne manquent pas non plus de fantaisie. Des interrogations sur les problèmes sociaux délicats aux descriptions de paysages vus d'un train en marche en passant par des commentaires sur Lénine ou les plantes, tout en elles reflète une séduisante décontraction. De par leur origine culturelle, les auteurs se réfèrent bien souvent à des penseurs, artistes, et autres personnalités notoires du Japon et de la Chine. Un lecteur occidental trouvera parfois certaines allusions hermétiques. Mais ce n'était certes pas leur intention de se montrer pédants et obscurs. Enfin, on trouvera ici les formules d'usage et de politesse typiques, parallèlement à quelques exemples de spéculation tout à fait ingénue, comme lorsque M. Inoue avance l'idée que l'empereur Wu de la dynastie Han s'est fait volontairement inhumer près de la tombe d'un général qu'il admirait beaucoup, disparu quelques années plus tôt. Or, on peut lire au chapitre six de L'histoire de l'ancienne dynastie Han que l'empereur fixa le lieu de sa sépulture en 139 avant notre ère, soit vingt-deux ans avant la mort du général en question. Il s'ensuit donc que c’est le général qui a été enterré près de l’empereur et non l’inverse.

En résumé, le lecteur découvrira des lettres à la fois d’une haute spiritualité et agréables à lire, fruits d’un échange entre deux hommes inspirés qui sont aussi des sommités dans leurs domaines respectifs. Les lecteurs japonais peuvent les aborder plus facilement en raison de leur intimité culturelle avec ces auteurs. Les lecteurs étrangers, qui a priori connaissent moins bien M. lkeda et M. Inoue, trouveront ici une très belle occasion de mieux se familiariser avec eux.

Burton Watson

1. Paru chez P.U.F. en 1985 (N.d.E)


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